26 septembre 2005
Je l’ai fait !
J’ai démissionné d’un CDI pour un CDD précaire !
Il n’y a vraiment pas de quoi être fière. Mais à combien évalue-t-on sa santé mentale, son confort existentiel, sa propre estime ? Ça faisait des mois qu’Eusébia me traitait comme une demeurée. J’étais la plus diplômée, consciencieuse dans mon boulot (au moins au début…), propre sur moi, correctement habillée, c’est en toute logique que je suis devenue le mouton noir. Par contre, arriver avec vingt minutes de retard, en jogging, puis assourdir tout le monde de sa grosse voix, a propulsé Grégoire en tête du peloton.
De retour de vacances, j’ai cherché le numéro de l’Entreprise dans l’annuaire et l’ai appelée, à tout hasard, pour connaître ses intentions d’embauche. On m’a demandé si j’appelais pour l’annonce, j’ai répondu que non, on m’a quand même transférée vers le service qui s’en occupait. Une jeune femme s’est entretenue avec moi pour connaître mon expérience dans le domaine ; je me suis mise à énumérer les différents emplois que j’avais occupés depuis ma miséricordieuse sortie de la fac. L’entretien a pris un tour inattendu lorsque mon interlocutrice s’est soudain exclamée : « Ah ! c’est vous la fameuse Calou dont Patcharée me parle sans cesse ! » Du coup, elle m’a demandé de ses nouvelles, si elle était revenue de vacances, et j’hésitais à donner trop de détails, ignorant à quel point elles étaient amies proches. Patcharée est une femme sensationnelle que j’ai rencontrée durant ma première année à Paris ; on s’est revues plusieurs fois, mais elle ne sort pas beaucoup de chez elle et répond rarement aux messages. Une fois le rendez-vous pris pour le lundi suivant, j’avais de bons pressentiments quant à l’éventualité d’une petite place dans l’Entreprise.
Effectivement, après avoir échangé trois phrases lors de l’entretien d’embauche, rempli un questionnaire de culture générale, elle me propose le poste que j’espérais, le service où travaille Melchior. Le problème, c’est que la formation commençait une semaine plus tard… Il y en avait peut-être une autre de prévue un peu plus tard, mais la Boîte n’avait pas envie de me laisser partir comme ça.
J’ai posé la question au boss de la Boîte, il souhaitait que je termine mon mois de septembre. En même temps, je ne voyais pas pourquoi je m’embarrasserais de scrupules, vu comme Gertrude avait géré son départ : entretien dans une autre entreprise le vendredi, embauchée dès le lundi avec un coup de fil au passage pour prévenir qu’elle ne reviendrait pas… Enfin, dans l’ensemble, les autres employés ont respecté le préavis de départ d’un mois.
Je voulais partir. J’attendais la confirmation de l’Entreprise pour les dates de la prochaine formation, le boss de la Boîte se la jouait paternaliste dégoulinant : « Tu te rends compte qu’on va devoir former quelqu’un d’autre… Qu’est-ce que tu dis ? Tu as toi-même été formée au lance-pierre en trois jours ? Voyons, qu’est-ce que tu racontes… » Je lui ai envoyé un courrier de démission avec rupture du préavis dans les dents, en ayant l’impression d’avoir creusé ma tombe lorsque l’Entreprise m’a rappelée pour me prévenir que l’évolution du poste en CDI était rien moins que certaine… mais que des gens partaient régulièrement et que, si un poste se libérait, je serais prioritaire, ayant quitté un CDI. Paroles, paroles…
Vendredi, j’ai acheté gâteau et boisson pour mon pot de départ. Eusébia a fait une scène infernale parce qu’on passait cinq minutes à distribuer des parts de gâteau. C’est Georgette qui va devenir son nouveau souffre-douleur, j’ai l’impression. Elle l’a prise à part pendant trois quart d’heure pour la réprimander sèchement, juste avant que je m’en aille, comme si elle voulait être sûre que ma dernière journée laisserait un mauvais souvenir. J’en arrive de plus en plus à la conclusion qu’il existe des gens foncièrement mauvais.
En sortant de la Boîte, je suis allée prendre un dossier de candidature pour être conseillère ANPE. C’est bien, comme boulot, non ? Oh, well, whatever…
10 août 2005
La mangouste est en moi
Journée absolument déplorable de débauche au travail. Les con-nes parti-es en vacances, je me suis soudain sentie bien mieux à mon aise dans la Boîte. Mais que s’est-t-il passé aujourd’hui ? Fatigue, surmenage, coup de chaud ? Notre après-midi de farniente s’est transformé en bataille enragée d’avions en papier. Que ça fait du bien de rigoler !
Et puis, par inadvertance, sur le bureau d’une collègue, sans y prendre garde… j’ai lu le Elle de cette semaine, avec tout plein d’articles édifiants. J’y ai notamment découvert mon signe zodiacal indien : Uttara Ashadha, autrement dit, la Mangouste.
« Solitaires, ambitieux et intellectuellement doués, vous êtes les ennemis déclarés du mensonge, de la tromperie et de la corruption. Idéalistes jusqu’à l’extrême, vous n’acceptez pas la réalité telle qu’elle est. Vous pouvez avoir du mal à vivre avec les autres, et avec vous-mêmes.
Dans le zodiaque hindou, seule la Mangouste ne forme pas de couple. Peut-être n’avez-vous pas vraiment besoin de l’autre pour vous épanouir ? En tout cas, il doit respecter votre indépendance, votre vie spirituelle, ce besoin de vous retrouver seuls. Une relation traditionnelle ne peut vous convenir.
Active, rapide, intrépide et joueuse, mais toujours selon ses propres règles, la Mangouste, animal hautement spirituel, a des besoins très compliqués en amour et son esprit se concentre souvent sur autre chose que la sexualité. Les relations avec les Serpents sont, bien entendu, à éviter.
Meilleurs partenaires : la Vache (17 au 30 mars), la Brebis (11 au 24 mai), le Bélier (19 juillet au 1er août), les Singes (28 décembre au 10 janvier) et une autre Mangouste. »
AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH ! AH !
C’est absolument vrai.
Sauf pour le sexe, évidemment : il est rare que mon esprit se concentre sur autre chose que la sexualité. C’est ça, la non satisfaction des désirs, ça génère… de petites obsessions.
19 juillet 2005
J’enterre ma carrière
J’ai pu observer au cours de la semaine dernière quelques mécanismes simples de psychologie sociale.
Ma supérieure hiérarchique me manifeste mépris et condescendance ? C’est l’occasion pour les collègues qui ne m’apprécient pas d’exprimer leur agressivité à mon encontre, sachant qu’elle ne sera pas sanctionnée.
Pourtant, j’ai fait des efforts pour être aimable avec Grégoire. Etant donné le fait qu’il m’ignore la plupart du temps, on peut même dire que j’ai fait beaucoup d’efforts. Je lui dis bonjour, par exemple. Oui mais voilà, il gueule comme un putois au téléphone, au point de gêner ceux qui se trouvent autour de lui. Les autres ne disent rien, non que la gêne soit moindre pour eux (tout le monde reconnaît que la proximité de Grégoire tend à les rendre sourds), mais ils le trouvent sympa, énergique, un brave petit gars quoi. Moi, je lui signale, de manière assez expéditive (« Chut, Grégoire ! ») et ça le met hors de lui.
La dernière fois, c’était à midi, tandis que les responsables étaient partis déjeuner. Sans rire, je n’entendais pas un traître mot de ce que me disait ma cliente, je n’allais quand même pas lui demander de rappeler plus tard ? J’ai donc signifié à Grégoire de baisser le volume, sans prière ni fioritures. Grégoire m’a laissée terminer ma tâche, puis il s’est mis à hurler que je lui cassais les couilles, avec quelques développements… J’ai réagi en parlant plus fort, ce qui est idiot (oops, l’expression « petit con » m’aurait-elle échappée ?), lui demandant de me parler correctement. Au lieu de ça, il s’est levé en criant : « Je vais te claquer ! » La situation m’avait complètement échappée, je ne comprenais pas le lien entre dire « chut » à quelqu’un et se prendre une baffe. J’anticipais le coup, parce que j’en ai malheureusement déjà eu l’expérience, même si je croyais cette époque révolue, surtout sur mon lieu de travail. Debout à côté de moi, dans une position de mâle dominant, il répétait qu’il allait m’en foutre une, et j’étais capable d’analyser froidement la situation, tout en sachant que j’étais la dominée à soumettre dans cette histoire.
Comme confirmation à cette intuition, les trois autres faisaient preuve d’une indifférence totale. Sauf Georgette, qui s’est plainte qu’on l’empêchait de travailler en criant comme ça.
Satisfait de sa petite démonstration de force, Grégoire est revenu à sa place.
J’en ai informé Eusébia dès son retour. Personne ne l’avait pris au sérieux, soit, mais c’est également le cas dans les affaires de meurtre quand il y a menaces, et je n’allais pas attendre d’avoir des traces de coups pour leur prouver que j’avais raison de m’inquiéter. Quand on passe aux menaces physiques, il faut assumer. Grégoire a eu droit à un petit sermon (parler moins fort), moi aussi (être moins sèche), avec des sous-entendus à peine voilés que c’était moi qui avais tout provoqué, par mon attitude.
Oui, c’est vrai, je devrais être plus gentille, idolâtrer le gentil Grégoire qui est tellement drôle, comme toutes les autres, me laisser donner des coups retentissants dans le dos en signe d’affection, ne pas me plaindre parce que je n’entends pas un traître mot de ce que me disent les clients parce qu’après tout, c’est un garçon, il a besoin de s’extérioriser.
Depuis, je ne parle plus à grand monde. Il n’y en a qu’un qui a ouvertement désapprouvé Grégoire, comme par hasard un autre élément externe au noyau principal de collègues. Mauricette m’a assez mal parlé une fois, alors je l’ignore. Ça me fait plaisir de voir qu’elle regarde toujours vers moi comme pour vérifier si elle a toujours un public, mais elle devra se trouver d’autres vassaux. Le monde du travail me déçoit énormément. C’est exactement comme au collège : rien que des petites connes en parade, et la menace de m’en prendre une au détour d’un couloir.
14 juillet 2005
Un seul être fait chier...
… et tout part en purée. Cette chère Eusébia débloque complètement.
Il y a un mois, de retour de mon week-end de quatre jours, j’avais bien remarqué qu’elle était à cran. Ma susceptibilité coutumière m’avait fait prendre pour moi ses attaques mesquines. Je supporte tellement mal l’autorité, surtout venant d’une femme plus âgée, que je ne peux m’empêcher de lâcher des remarques sarcastiques au moment où il faudrait fermer sa gueule.
Finalement, en discutant avec les autres, je me suis aperçue qu’ils étaient tous énervés et qu’ils se demandaient même comment je faisais pour être aussi patiente avec Eusébia ! Grégoire a suggéré une réunion collective à la responsable, histoire que chacun puisse s’exprimer. Résultat : pas de réunion collective, mais une entrevue en tête à tête avec Eusébia. Chouette !
Un lundi matin, sans crier gare, elle m’a ainsi convoquée dans la salle de réunion, après m’avoir vertement réprimandée pour ma manière de gérer un dossier. J’ai cru ma dernière heure venue dans la Boîte. Pas du tout, c’était la réunion bilan, que je n’avais personnellement jamais appelée de mes vœux.
Eusébia : toute en majesté, bienveillance de façade, langue de bois déployée. Dommage pour elle, j’ai été à bonne école avec ma mère en ce qui concerne l’écart entre les beaux discours et le comportement hystérique de bas étage. Il m’a semblé que je maîtrisais la situation. J’ai écouté froidement ses reproches, ne relevant que son accusation d’être désagréable la plupart du temps avec les clients. Je veux bien admettre que je suis parfois froide, revêche, expéditive (il faut voir les bourrins que je me paie, aussi !), mais sûrement pas à chaque client. J’arrive à être aimable, voire chaleureuse, avec certains d’entre eux. Quand je suis de bonne humeur.
Et la voilà qui enchaîne : « Oui, c’est vrai, il m’arrive d’être dure avec vous, mais c’est parce que je veux qu’on soit les meilleurs ! » Sans commentaires. Tenir un discours de l’excellence à une employée payée au SMIC sans le moindre espoir d’évolution, il faut le faire. Ses parents ont du lui lire L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme avant de dormir quand elle était petite, c’est la seule explication.
Pour finir, je l’ai assurée que je n’avais aucun problème dans la Boîte et que je m’y sentais très bien. Mes collègues m’ont avoué qu’ils n’avaient pas eu la même subtilité et lui avaient reproché sa mauvaise humeur, tout spécialement envers moi. Elle leur avait promis de faire des efforts pour s’améliorer.
Après ses bonnes paroles, elle a recommencé ses numéros de furie. Exemple : réprimandes cinglantes en réaction à une demande de renseignements, « tu es vraiment en retard par rapport aux autres, relis ton fichier produit ! », alors qu’il s’est avéré, après vérification que l’information que je cherchais était manquante. J’avais donc bien fait de poser la question ! Je reste coite face à ce stratagème, courant chez les manipulateurs, de faire oublier ses faiblesses en mettant l’accent sur celles des autres. Et quel baume au cœur de voir ce lourdaud de Grégoire poser une question bien moins excusable et recevoir une réponse calme, posée, sans accusations perfides sur ses insuffisances !
Passons outre le fait que Madame nous engueule quand on part en pause pour le moindre prétexte, limite si on ne devrait pas demander la permission d’aller aux toilettes, tandis qu’elle baguenaude avec sa « copine », arrive en retard, passe des heures en appel perso… En fait, si tous les autres ne la détestaient pas aussi, j’aurais pu tomber dans un délire de persécution, avoir l’impression que je suis nulle et que tout le monde me déteste, etc. Ensuite, je me suis rendue compte que même la direction l’avait dans le nez : avec ses retards à répétition, ses erreurs dans les dossiers, sa tendance à mettre son boulot sur le dos des stagiaires, elle apparaît de plus en plus instable, pas très fiable. Je commence à me demander s’il est juste de prendre en grippe une personne qui m’a tout l’air d’être un cas. Encore une fois, la lecture intensive de la Bible est le symptôme d’un problème plus grave.
12 juin 2005
Mes collègues de bureau, épisode 1
Il y a quelques années, j’ai commencé à noter les idées qui me venaient pour la rédaction d’un roman. J’avais notamment imaginé un personnage d’africaine BCBG, catapultée dans un milieu de jeunes beaucoup plus débraillés. J’avais un peu honte du caractère stéréotypé de ce personnage.
Une fois de plus, l’adage « la réalité a dépassé la fiction » s’est vérifié.
Ma supérieure est une africaine de trente ans, toujours très apprêtée. Je ne l’ai jamais vue porter autre chose que des escarpins pointus de dix centimètres de haut. Son style vestimentaire va du classique tailleur, avec un détail « tendance », par exemple une grosse fleur en tissu épinglée au revers de la veste, au casual sexy, hyper moulant.
Physiquement, c’est une bombe. N’étant certes pas maigre, la répartition harmonieuse de son poids lui donne des courbes généreuses. Elle a un beau visage, aux lèvres pulpeuses. Sa peau sombre atténue les petits défauts qu’elle a dans le cou.
Moralement, c’est là que les problèmes commencent. C’est une grenouille de bénitier. Au début, je la prenais pour une catholique. Je manque de subtilité en ce domaine, toute affirmation péremptoire sur l’ordre divin me fait ranger le locuteur dans la catégorie « sale catho ». En fait, elle est protestante. Elle parle souvent de son pasteur lors de ses conversations téléphoniques privées. Elle laisse la Bible posée sur son bureau durant la journée et en lit des passages lors des périodes calmes. Son juron favori est « Jesus », prononcé à l’anglaise.
La religion fournit le socle de toutes ses opinions. Elle parle beaucoup de mariage, d’un ton grave et pénétré, comme d’une chose sérieuse, à faire entre adultes responsables. Elle se réfère à un livre pour ça, sorte de Mars & Venus écrit par un prêtre. Je ne l’imagine pas faire quoi que ce soit avant le mariage. Elle est choquée de voir une photo d’amoureux s’embrassant dans un magazine ; le stupre ne l’atteint pas, aussi qualifié de démoniaque et ignoré.
Je crois lui avoir causé une certaine déception. A mon arrivée, étant l’une des rares françaises pure souche, elle m’a prise pour une catho de bonne famille. Elle espérait peut-être que nous confronterions nos points de vue, en des conversations posées sur les actions du Seigneur. Mais je me suis révélée d’un athéisme désespérant. Pire encore, je lâche des remarques paillardes et j’ai reconnu moi-même ne pas être une « jeune fille recommandable » lorsqu’elle m’a demandé si j’étais sérieuse, s’il m’arrivait de boire.
Comme la plupart des cathos (j’ai du mal à renoncer à ce terme générique, tout de même bien pratique), Eusébia se montre méchante et égoïste. Qu’on ne me taxe pas d’intolérance. J’ai eu plus d’une fois l’occasion de fréquenter des cathos intégristes, des vrais, qui s’avéraient d’une intolérance, d’une petitesse d’esprit et d’une agressivité assez stupéfiantes. A cela, s’ajoutaient des traits de personnalité infantiles, qui s’épanouissaient pleinement chez une petite catho bretonne qui avait décidé d’entrer dans les ordres après son DEA.
Professionnellement, c’est une teigne. Elle s’efforce de gérer son équipe d’une poigne de fer, nous surveillant, râlant au moindre relâchement. Ses remarques continuelles sont saoûlantes : « Soyez vigilants », « Il y a du travail en attente ». Elle fait preuve de mauvaise volonté lorsqu’on lui demande un renseignement, elle prend des airs arrogants, se permet des remarques cinglantes. J’ai remarqué qu’elle cherchait surtout la merde quand une question innocente mettait en lumière son incompétence sur un point précis. Son comportement ne permet pourtant pas de montrer l’exemple. Elle peut passer l’heure en appel perso, entre 12 et 13h, tandis que l’équipe en effectif réduit enchaîne les tâches. Elle arrivait en retard pendant des mois, avant de recevoir un avertissement du patron, ce qui ne l’a pas empêchée de proposer à l’équipe de noter leurs minutes de retard sur les feuilles de présence, ce dont elle se dispensait bien évidemment pour elle-même.
Elle me cherche, venant parfois interrompre ma pause pour me parler d’un problème de dossier ou me reprocher de partir pendant un pic d’activité. Elle me parle mal, m’a menacée d’un avertissement il y a quelques jours si je me montrais désagréable avec les clients. Il faut dire que je n’essaie pas d’être copine avec elle. J’accueille ses rares compliments sur ma tenue vestimentaire avec une indifférence polie.
Ces derniers temps, elle se montre de plus en plus acariâtre. Elle nous criaille de nous remettre au travail immédiatement. Elle hurle quand une tâche attend alors qu’on est en train de terminer la dernière. D’aucuns pourraient dire qu’elle est frustrée sexuellement. Cependant, le célibat n’explique pas tout. Moi, par exemple, je ne suis pas tant frustrée sexuellement qu’émotionnellement. Et puis, ce n’est pas une ascèse de toute une vie qui va soudain se révéler pesante. En fait, j’ai eu des échos d’une de ses conversations téléphoniques privées, qu’elle ne s’est pas gênée de poursuivre en ma présence pendant de longues minutes. Sa voix, en ces occasions, prend une tonalité plus grave et plus douce à la fois ; elle martèle ses convictions avec un enthousiasme illuminé. Ce soir-là, j’ai appris que son âme était plongée dans le plus grand des tourments. L’une de ses sœurs (en religion, nuance : une copine d’église, quoi) s’était conduite perfidement. Eusébia avait subi un ostracisme public. Son entourage le plus proche l’avait accusée d’égoïsme et de manipulation. Son cœur saignait de tous ces mauvais traitements, elle en appelait au Seigneur pour supporter cette épreuve.
Tout ceci va la rendre encore plus désagréable que d’habitude pendant un certain temps, j’en ai bien peur.









