21 janvier 2008
Glissements de terrains
Lorsqu’il entra dans la pièce, la température diminua de plusieurs degrés. La silhouette guindée, le pas raide, il se dirigea vers le bout de l’immense table ovale et s’assit sur sa chaise habituelle.
Les étudiants continuaient à parler entre eux comme si de rien n’était, ou brassaient fébrilement leurs papiers. Je sortis une feuille vierge de ma chemise et, de la pointe de mon Montblanc, entrepris d’en strier le coin inférieur gauche.
Il toussota.
« Hem hem. »
Les étudiants tournèrent à regret leurs visages vers lui. Leurs discussions plus ou moins futiles apparaissaient comme des tentatives désespérées de repousser le moment où il faudrait l’écouter, lui.
Les séminaires de Victor Mercier étaient toujours pour moi une source intense de divertissement. Toutes les deux semaines, une trentaine d’étudiants de maîtrise et de DEA se réunissaient dans la plus grande salle de réunion du département, pour discuter de l’avancée de leur terrain et bénéficier des réflexions inédites de Mercier. Je dis « étudiants », voyez-vous, bien que seuls deux individus de sexe masculin fussent présents au milieu des jeunes filles, Leroc et moi-même. La seule présence de Mercier, la virilité incarnée, faisait pencher la balance en faveur du masculin neutre.
Mais quelques notes de description de Victor Mercier seront sans doute nécessaires. Pour commencer, il était très laid ; plus laid que moi, s’entend. Ses traits épais s’accommodaient mal de l’espèce de casque de cheveux châtain qui lui descendait dans le cou en mèches raides et grasses. Il semblait mettre un point d’honneur à ne jamais assortir ses vêtements de couleurs glauques, portant cette fois-ci une veste marron sur une chemise grise usée. Son regard perçant se posait sur chaque jeune fille plus longuement que nécessaire.
Levant la tête, j’appréciai d’un coup d’œil la disposition des étudiants autour de la table. A une extrémité, Mercier. De part et d’autres, les étudiantes les plus avancées, des DEA sûres d’elles, au moins les premières minutes ; je faisais partie du lot. Les places du milieu, jusqu’à l’autre bout de la table, regroupaient des étudiantes soucieuses de maintenir une distance respectable entre elles et Mercier, assurées de ne pas lui faire directement face. Au bout de la table opposé à Mercier, un jeune homme massif, mal rasé, exsudant l’obséquiosité par tous les pores : Leroc.
Je n’ignorais pas qu’à part ce dernier, nos chances de trouver un débouché professionnel avec un diplôme de sociologie étaient des plus minces. Nous perpétuions un rituel dépourvu de sens qui aurait pour conséquence notre précarité matérielle à plus ou moins long terme. J’avais choisi la sociologie précisément parce qu’elle n’offrait aucune perspective de carrière. Ainsi, ma mère satisfaisait son ambition du diplôme (un bac+5 devrait lui suffire) et, de mon côté, j’étais assuré de retrouver mon existence normale au restaurant.
La voix froide et désincarnée de Mercier se fit entendre.
− Aujourd’hui, comme prévu, nous allons entendre l’exposé de Mademoiselle Routrin sur sa maîtrise.
La superbe Eléonore disposa un mince tas de feuilles devant elle et entama une présentation détaillée de la recherche qui lui avait valu une mention très bien en juin dernier. Tout y était, la problématique, la méthode d’enquête avec ses avantages et ses inconvénients, l’échantillon parfaitement représentatif, les résultats de l’enquête, la conclusion sur l’utilité de celle-ci et son élargissement éventuel pour une recherche de plus grande ampleur. Quelques regards incrédules furent échangés entre les étudiantes. Il n’y avait guère que le sujet, « La pratique du violon dans les classes de SEGPA », qui pouvait faire tiquer par son champ étriqué, mais c’était le cas de tout le monde, ici. J’aurais eu du mal à trouver un domaine moins porteur sur le marché du travail que la sociologie de la culture. Cette année, les étudiants s’enflammaient pour les pratiques artistiques amateurs ; ils n’avaient qu’Olivier Donnat à la bouche. Pour ma part, je m’intéressais à la lecture chez les RMIstes et j’étais bien déterminé à ne pas étaler en public les fructueux résultats de mes derniers entretiens.
Le silence retomba après l’exposé d’Eléonore Routrin, qui lança un regard de défi à Mercier.
− Quelqu’un a-t-il des commentaires à faire ou des questions à poser ?
La phrase tombait à chaque fois, prononcée d’un ton suggérant que la personne assez téméraire pour intervenir le ferait à ses risques et périls. Bien que sachant qu’aucun danger physique immédiat ne les menaçait, les étudiantes n’étaient pas stupides au point de répondre à l’invitation. La plupart se rencognèrent, fixant obstinément leurs mains, leur stylo, la table. Elles étaient maigres à faire peur, le visage sinistre, parfois agité de tics nerveux. Les pauvres filles présentaient tous les symptômes d’une dépression sévère et un bon quart d’entre elles disparaîtrait certainement dans la nature avant la fin de l’année scolaire. Parfois, surprenant un échange de regards fiévreux avec Mercier, je me demandais s’il ne fallait pas voir, à la base de leur état pitoyable, quelques fantasmes professoraux déçus, ou même pire, réalisés. Je n’étais pas dans leurs confidences.
Mercier promena un regard méprisant sur les deux rangées de visages qui s’alignaient autour de la table, la plupart des yeux baissés.
− Dans ce cas, je vais vous dire ce que moi j’en pense.
Eléonore Routrin reçut alors sans broncher un torrent de critiques sévères et sans appel. Les quelques visages encore levés vers Mercier s’abaissèrent un à un. La température de la pièce avoisinait à présent les moins quarante. Je ressentais l’agression comme dirigée contre moi, la honte d’Eléonore était la mienne. Je m’astreignis à considérer la scène d’un regard extérieur et retint à grand-peine un fou rire nerveux devant le ridicule de la situation. L’étudiante avait déjà reçu les félicitations du jury pour son mémoire, dont Mercier avait fait partie. Il aurait simplement pu la complimenter, souligner à l’intention des autres étudiants les points positifs du mémoire. Mais il ne pouvait laisser échapper une occasion d’humilier quelqu’un à sa merci. Le rabaissement était chez lui une activité naturelle, un réflexe. Il n’envisageait la réussite que d’un point de vue négatif : inutile d’en être fier car on aurait toujours pu faire mieux, inutile de s’en réjouir car l’essai suivant pourrait se solder par un échec.
Je fis un clin d’œil qui se voulait réconfortant à Eléonore. Le plus profond mépris se dissimulait derrière l’indifférence calculée avec laquelle elle le reçut. Ce n’était pas plus mal ainsi. J’avais toujours eu un faible pour cette belle et fougueuse métisse mais, naturellement, ma mère n’aurait pas supporté que je lui présente une jeune fille d’origine aussi douteuse. Eléonore ne faisait pas exception aux autres étudiantes, qui se montraient parfois mes chaussettes en ricanant. Certes, ma mère n’avait pas le meilleur goût possible en matière vestimentaire, mais ce n’était pas une raison pour dédaigner ses présents soucieux de mon bien-être. Même vert pomme, mes chaussettes étaient confortables. De toute façon, je ne me sentais pas de vocation pour le mariage.
Le reste des deux heures de séminaire fut occupé en grande partie par les remontrances de Mercier. Une étudiante rendue audacieuse par la bêtise essaya d’orienter la discussion vers les méthodes d’apprentissage du solfège, à laquelle Mercier mit fin d’un : « Vous n’êtes pas musicienne ! » sec et coupant. Je ressentais la délicieuse impression de n’avoir rien appris cette année. J’eus envie de ricaner en repensant à la brochure de rentrée : « Les séminaires de maîtrise vous permettront de discuter de l’avancement de vos enquêtes et de vous former au travail de recherche ». En un sens, la brochure n’était pas mensongère. J’avais en effet appris à vitesse accélérée en quoi consistait le métier de chercheur : écouter un type puant soliloquer, s’empresser de répéter ce qu’il venait de dire. Courber l’échine. Se laisser influencer jusque dans ses raisonnements les plus intimes. Il me tardait de retrouver les menues tâches du restaurant qui ne me faisaient certes pas courir ce genre de risques dans leur répétitivité. Mais, entre deux tendres directives maternelles, je pourrais, de la fenêtre, observer le mouvement changeant des vagues aux pieds de la terrasse.
De son air le plus arrogant, Mercier balayait à présent la salle, en lâchant d’un ton méprisant :
− Alors, des commentaires à faire, à part ceux qui parlent à chaque fois ? Oui, le bloc, là…
Les timides étudiantes du milieu, au supplice, tentèrent de se faire toutes petites en attendant que l’attention du professeur se porte ailleurs. Il existait une autre tradition à tout séminaire avec Mercier. Son visage s’éclaira soudain lorsqu’il s’adressa à l’individu qui lui faisait face, qui, depuis le début, n’avait fait qu’observer la scène d’un air goguenard. Les deux hommes se regardèrent amicalement et ce fut avec une complicité évidente que Mercier demanda à son poulain :
− Et vous, vous jouez d’un instrument ?
06 janvier 2008
Repas de Noël
Emeline en était déjà au troisième verre et ses perceptions s’en ressentaient. La grande salle de réception, avec ses lustres étincelants et ses spots colorés judicieusement placés, lui semblait une fournaise aveuglante. Echauffés par le champagne, les autres employés parlaient plus fort, s’interpellaient plus énergiquement de salle en salle. Tout comme Emeline, ils s’étaient généreusement servis en boisson et piochaient à pleines mains dans les petits fours et les verrines à la présentation distinguée, qu’une nuée de serveurs dignes renouvelait en permanence. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait s’empiffrer aux frais du patron et ils entendaient bien en profiter.
Rencognée derrière la table des huîtres, Emeline n’en profitait pas vraiment. Elle ne savait même pas pourquoi elle était venue, ne se sentant pas particulièrement à l’aise au milieu d’une foule avinée. Aucun collègue ne lui avait donné rendez-vous ce soir-là. Elle n’avait pas d’amis à son travail. Elle eut un sourire désabusé. Au fond d’elle-même, elle espérait bien le rencontrer : lui, l’hypothétique inconnu du dernier étage, qui serait bien entendu un cadre élégant et timide, célibataire et libidineux, qui à sa vue…
− Tiens, bonsoir, Linda !
Machinalement, elle avait fait un signe du bras pour attirer l’attention d’une collègue, dont elle partageait après tout le quotidien. Linda ne la gratifia même pas d’un hochement de tête. Sitôt qu’elle eut entrevu la personne qui la saluait ainsi, elle se tourna rapidement vers un groupe de jeunes femmes qui monopolisaient une table entière en surveillant hargneusement les allées et venues. La loi implacable de la popularité venait encore de frapper. Emeline se sentit déplacée dans sa robe rouge mettant en valeurs ses formes généreuses. Elle s’aperçut qu’il valait mieux exhiber un corps longiligne gainé d’un pantalon noir moulant et d’un bustier transparent, et sa tenue suscita les habituels regards dédaigneux de ses voisines de plot.
Une personne dans l’assemblée ne la regardait pas dédaigneusement. En faisant un pas en avant pour faire un signe à Linda, Emeline avait attiré l’attention d’un autre salarié de l’entreprise. Lambert. Dans une tenue toute de décontracté chic, une chemise blanche pendant sur un pantalon de smoking, le grand Lambert ressemblait à un vieux libertin fatigué, avec ses beaux traits usés et sa chevelure blanche hérissée. Il en avait la brusquerie et la vulgarité, lorsqu’il la croisait dans un couloir et s’empressait de s’écrier : « Emeline ! », comme s’ils travaillaient ensemble et s’efforçait de placer le maximum de blagues de blondes en un temps record. La jeune femme n’était pas dupe. Il ne s’agissait pas de manifestations d’amitié, ni même de tentatives maladroites de séduction, mais bien plutôt d’une occasion de s’amuser aux dépens d’une gourdasse de la plateforme d’appels, dans laquelle ses responsabilités ne l’amenaient jamais à mettre les pieds.
Debout à l’autre bout de la salle, sa prestance n’était en rien entamée par l’abandon de ses interlocuteurs, partis à la recherche du buffet antillais. Il détailla la jeune femme des pieds à la tête d’un air sérieux qu’elle ne lui connaissait guère. Peut-être était-ce de la voir pour la première fois dans une robe décolletée qui suscitait sa curiosité. Le long regard dont il l’enveloppa était chargé d’un désir lourd, intense. Quelque part, au milieu des vapeurs d’alcool emplissant son cerveau, elle s’aperçut que celui-ci était communicatif.
Elle s’empara de sa main restée libre d’une coupe pleine au bord d’une table et s’avança remarquablement droit vers lui, pour dire d’une voix suave :
− Champagne ?
− Non, je ne bois pas.
Curieux ; elle était pourtant sûre de son fait. Il l’aurait juste allumée pour le sport ?
− Allez ! insista-t-elle d’un ton moqueur et familier qu’elle ne se connaissait pas. On n’est plus au boulot, on peut s’amuser un peu !
Ce qui était l’invitation à la débauche la plus directe qu’elle eut jamais faite à un homme. Il se décomposa.
− Non, ce n’est… Vous connaissez l’histoire.
− Je discute assez peu avec mes collègues. Il va falloir me la répéter.
− C’est depuis le contrôle qui a mis fin à ma… Je ne prends plus rien… Je suis clean.
− Oh !...
Son mouvement de surprise lui fit pencher la deuxième coupe de champagne, dont le contenu se déversa par terre. Si quelques noceurs s’en rendirent compte et fixèrent la mare ainsi formée d’un air inexpressif, l’incident passa inaperçu de la plupart dans la mesure où les premières notes d’ « Alexandrie Alexandra » avaient retenti sur la piste de danse. Linda et ses amies se précipitèrent en gloussant sous les spots et dévoilèrent leurs aisselles parfaitement épilées en levant bien haut les bras.
Emeline considéra l’énigme mettant à rude épreuve ses facultés mentales émoussées. Elle se remémora effectivement certains silences entendus autour de la machine à café sur le compte de Lambert. Il n’avait pas seulement la carrure d’un athlète ; il en avait aussi la carrière. Ratée.
Elle pouvait deviner sous sa chemise les épaules bien découplées, plus bas les hanches étroites et les longues jambes fuselées. Un physique de nageur, dont elle imaginait sans peine le torse plat et les petites fesses fermes.
− Mais ça vous arrive de baiser, quand même ?
− Quoi ? fit-il bêtement, les yeux exorbités.
− Allez, venez par là ! conclut-elle sans appel en le tirant par la manche, après avoir déposé ses deux coupes de champagne. S’il envisagea un instant de résister, elle n’eut cependant aucun mal à le remorquer jusqu’à la sortie, où la terrasse s’ornait de sculptures de glace formant le nom de l’entreprise.
Le froid lui coupa le souffle. A cours d’idées, elle se tut, ayant vaguement conscience que Lambert devait trouver la situation très bizarre. Ils frissonnèrent sous la bise hivernale, contre laquelle leur tenue de soirée offrait un rempart dérisoire. La musique disco leur parvenait de manière assourdie à travers la grande baie vitrée. L’éclairage apparaissait encore plus blessant, vu depuis la nuit. Les groupes d’employés agglutinés au bord des buffets étaient bousculés par des fêtards en nombre plus restreint. Tous ne discutaient pas avec animation ; certains restaient simplement debout, s’agrippant à leur verre ou à leur pique à cocktail pour se donner une contenance. La grande majorité ne s’amusait pas du tout.
− Partons d’ici, dit Emeline.
13 décembre 2007
Hautes ambitions
- Quand est-ce que tu écris un roman à succès ?
- Humpf... Mon dernier boulot m'a trop pris la tête pour que je continue à écrire... Je note des idées de nouvelles mais je ne suis pas sûre qu'elles soient très bonnes...
- Je n'ai pas parlé d'écrire un bon roman, j'ai parlé d'écrire un roman à succès !
- En ce cas, il y a pas mal d'exemples à suivre...
04 juillet 2007
Mes pires vacances - 3
Le plan idéal pour une bachelière de 18 ans : deux semaine en camping à la mer avec sa meilleure amie ! Certes, nous avions la petite soeur de Glaphire dans les pattes, mais elle passait ses journées avec sa cousine, nous avions une voiture et la ferme inention de faire les folles.
Enfin, j'avais des limites. Je n'avais pas l'intention, par exemple, de rouler des pelles au premier mec rencontré de nuit sur la plage, ni de passer le reste des vacances avec ses potes, jeune couple nymphomane incapable de faire une phrase qui ne rimait pas avec "bite" ou "vagin". C'aurait pu être drôle, à la longue, s'ils ne s'étaient mis à me prendre pour cible de leurs plaisanteries graveleuses.
La situation se résumait donc ainsi :
- Glaphire en avait déjà assez de son bouc en érection permanente, qui était nul au lit et se mettait à chanter du disco à table d'une voix stridente, sans prévenir (en plus, il portait des tongs).
- N'ayant pas trouvé de mec, je me retrouvais seule une partie de la journée et donc morose.
- Le reste du temps, le couple de satyres me harcelait sans répit, me trouvant particulièrement risible avec ce truc dans les mains... un livre... même pas possible d'en faire un sex toy, trop nul !
- La petite soeur de Glaphire, délaissée et jalouse, nous rappelait régulièrement qu'elle était techniquement une adolescente et appuyait son propos en allant repêcher les préservatifs usagés dans la poubelle de sa soeur, qu'elle posait en évidence sur la table de camping, en guise de défi.
- En deux semaines, nous avons eu un accident de voiture (sans gravité), une cuite mémorable suivie d'un alcootest, et Glaphire s'est fait voler tous ses vêtements, qu'elle laissait dans le coffre, faute de place sous la tente.
Inutile de préciser qu'après ces vacances, Glaphire et moi ne nous sommes guères adressé la parole. Le camping à la plage c'est l'épreuve du feu, pour les meilleures amies du monde.
03 juillet 2007
Mes pires vacances - 2
Il y a certains plans qui paraissent foireux dès le départ. Et, sans surprise, ils foirent.
L'été de mes seize ans, ma mère et mon beau-père du moment avaient loué un châlet dans les Pyrénées pour deux semaines. Rien que Sigurd et moi dans la même pièce pendant plus d'une heure était déjà un plan foireux. Je détestais ce type et il me le rendait bien. Si l'on ajoute à cela la présence de la mère de Sigurd ainsi que celle de sa fille, on obtenait un cocktail explosif, à faire fuir les plus téméraires marmottes. Chaque ingrédient était bien dosé pour que ça tourne mal.
A commencer par moi, adolescente farouche et complexée, dont le seul but dans la vie était de terminer Le Silence des agneaux (je devais y trouver un exhutoire à mes pulsions meurtrières envers Sigurd). J'étais résolue à parler le moins possible, à être seule le plus souvent, à fumer quelques cigarettes dehors (une lubie très très passagère).
Me faisant face sur le champ de bataille, Sigurd, 45 ans d'égoïsme et d'idées courtes dans le cerveau. Ma mère le trouvait bel homme (il se teignait les cheveux en noir !), je lui trouvais surtout l'air mauvais et calculateur. Il n'avais jamais coupé le cordon ombilical avec sa mère, qu'il appelait chaque soir pendant une heure, même après que ma mère et moi avions emménagé chez lui. Entre sa mère et sa fille, il n'avait que peu d'affection authentique à prodiguer à ma mère, mais moi, c'était clair, il me considérait simplement comme une gêne.
Objet d'idolâtrie pour Sigurd, Fédora était une veuve de fraîche date, "très bien pour son âge". D'un naturel geignard, elle se fatiguait vite pendant nos excursions mais ne proposa jamais de rester au châlet pour les plus aventureuses, ce qui nous limita pas mal (oui, j'ai l'air méchante comme ça envers cette pauvre Fédora, mais je ne comprends toujours pas comment Sigurd a pu imposer sa vieille mère à sa compagne du moment pour des vacances de détente en pleir air !).
Roberge, 10 ans, quasiment aussi grande et large que son père, était une plaie pour moi qui devais dormir dans la même chambre qu'elle. Mesquine, bête, cupide, je n'avais même pas la satisfaction de la faire bénéficier de ma grande sagesse, puisqu'elle ne s'intéressait qu'à son père. Moi qui avais déjà des préjugés défavorables sur les enfants, je n'en avais jamais rencontré une qui soit aussi insipide. Elle prenait beaucoup de place, en plus.
Fidèle à elle-même, ma mère était, pour sa part, un condensé d'hystérie et de remarques déplacées, un véritable fléau à elle seule.
Mais j'exagère. Il ne s'est rien passé de terrible. Je me suis beaucoup ennuyée. Il n'y a pas eu de grosses engeulades, ou alors les aurais-je enfouies dans un recoin de ma mémoire ? J'ai simplement du supporter des personnes avec lesquelles je ne me sentais aucune affinité, sans me voir offrir la moindre alternative. Quand je vois des jeunes pleins de projets autour de moi, je me dis que j'ai sacrément perdu mon temps au même âge.
02 juillet 2007
Mes pires vacances - 1
Mes parents ont divorcé quand j’avais sept ans. J’ai connu le « week-end sur deux » avec ma sœur quelques années, puis elle a décidé d’arrêter au moment du lycée. Les week-ends sur deux se sont alors transformés en tête-à-tête inconfortables avec mon père.
Je n’avais vraiment rien à lui dire. Il persévérait dans sa voie de gros ours bourru, mais sans jamais être brutal avec moi. Ça l’ennuyait d’avoir eu des filles, je crois. Il devait avoir des idées très arrêtées sur les filles et, plutôt que de nous faire partager ses passions (le vélo, notamment), il les vivait tout seul et ne nous proposait que des sorties classiques : sites historiques, restaurants de routiers, après-midi chez les grands-parents. Je ne m’en plains pas, c’était déjà bien qu’il « s’occupe » de nous et paie la pension alimentaire, mais mon père me faisait souvent honte en public et je devais endurer ces excursions en espérant que les gens croisés nous oublieraient vite. Pour résumer, mon père était un ours mal léché aussi bien au niveau de l’apparence que du comportement, et il se traînait une poisse incroyable, à se mettre tout le temps dans des situations embarrassantes.
Enfin, et je crois qu’il en est fier, il tenait à m’emmener en voiture dans de beaux coins. Je devais avoir 14-15 ans quand nous avons visité les châteaux de la Loire. J’étais souvent écœurée, en voiture, au bord de la nausée. Il fumait à l’intérieur quand il était seul et je devais sans cesse le rappeler à l’ordre. Outre son vélo, il emmenait toujours à l’arrière de la voiture une caisse de pommes du jardin. Leur odeur aigre me soulevait le cœur et je refusais de manger le moindre de ces fruits qui avaient fermenté à la chaleur. Nous visitions château après château. Je ne pensais qu’aux retrouvailles avec mes copines. Point commun avec Harry Potter, je me languissais de la rentrée.
Plusieurs mois, ou années, plus tard, ma sœur m’a révélé, non sans malignité, que mon père s’était plaint de mon comportement lors de ces vacances. D’après lui, je ne lui avais pas adressé la parole pendant trois jours. Je trouvais ça très exagéré, sans retrouver de souvenirs précis de cet été-là, à part de longs trajets moroses en voiture. Ce n’était pas impossible, finalement. Je ne devais pas être facile à vivre à vivre à cette époque et il ne cherchait pas non plus à se mettre à mon niveau. J’avais 26 ans quand il a appris avec étonnement que je m’intéressais largement autant à la musique qu’aux livres et que j’avais passé l’âge d’avoir « de bonnes notes » !
J’ai moi aussi cessé de passer le week-end sur deux réglementaire chez lui à mon entrée au lycée.
23 janvier 2007
Porphyrie
C'était mon idéal de beauté féminin.
Les premiers jours, je ne me lassais pas de la regarder, heureuse que les portraits grossièrement esquissés dans les marges de mes feuilles de notes, d'une main distraite, trouvent un écho dans la vie réelle.
Dans ce visage aux angles doux, un ovale parfait, deux grands yeux en amande, à la pupille verte à laquelle la pire stupidité ne serait pas parvenue à ôter une aura de mystère. Un nez pas trop fin, agréablement rond, et surtout une bouche épaisse, aux courbes stylées, du rose le plus tendre. La masse lisse de ses cheveux roux, pendant sur ses épaules, ne dissimulait rien de son long cou gracile, à la peau parfaite, soyeuse et blanche, comme sur tout le reste de son corps.
C'était déjà suffisant pour provoquer un arrêt pensif, peuplé de regrets indéfinissables. Porphyrie parachevait le tableau par une voix grave et naturellement distinguée, un peu rêveuse.
Ce qui frappait, avant tout, chez Porphyrie, c'était le dédain un peu snob par lequel elle se coupait du reste du monde. Pendant des semaines, elle ne parla qu'à un type au style terriblement affecté, qui ne parlait qu'à elle, choisissant les personnes dignes de sa compagnie d'après une stricte éthique vestimentaire. De ce côté-là, Porphyrie était irréprochable.
Je déplorais, pour ma part, que ses vêtements lui aillent aussi mal. Elle portait des gilets zippés aux couleurs glauques, à la fermeture éclair tirée jusque sous son menton. Elle affectionnait également les pantalons trois-quart, noirs ou taupe. Sur cette base, elle enfilait une veste longue cintrée aux coloris "tendance" : vert émeraude, bleu jean ou rouge vif, piquée, détail important, de badges à l'effigie de ses groupes préférés. Même au coeur de l'hiver, elle ne porta jamais de manteau plus épais. Elle se plaignait parfois du froid, sans le moindre frisson, lorsque je la croisais à l'extérieur à l'heure du déjeuner.
Sa caractéristique la plus notable était le port systématique de Converse montantes, soit en toile colorée, soit, après les soldes d'hiver, en cuir noir. De la tête aux pieds, Porphyrie était une fille cool, et marcher à petits pas précautionneux sur le verglas, chaussée de ses Converse à la semelle en plastique lisse, sujettes au dérapage, n'était pas un prix trop fort à payer.
J'engageai la conversation à propos du contenu des poches Fnac qu'elle déposait régulièrement sur son bureau en arrivant. Elle me montra deux ou trois choses intéressantes, ainsi que la raison pour laquelle je n'allais pas essayer de faire plus ample connaissance. Par exemple, elle sortait deux DVD musicaux de vingt-cinq euros chacun, regardait la pochette de plus près et soupirait de sa voix lunatique : "Oh, non, ce n'était pas ça que je voulais."
Je la regardais lire les Inrockuptibles ou Télérama avec application. En ressortait parfois l'achat de livres pompeux, du style le top 5 de la semaine des Inrockuptibles, forcément chiants, qu'elle ne tardait pas à mettre de côté avec un "c'est nul" vaporeux.
Je secouais intérieurement la tête de déception. Ces dépenses inconsidérées ne cadraient pas avec le fait que, tout comme moi, Porphyrie avait des soucis financiers assez importants pour travailler dans un tel endroit. Tous ces détails allaient dans le sens d'une faiblesse de caractère, d'un décevant manque de personnalité.
Cette caractéristique fâcheuse n'était patente qu'à mes yeux ; Porphyrie exerçait continûment un pouvoir de fascination. Elle attirait les dragueurs lourdingues et les candidates au poste de meilleure amie du monde comme des mouches. "Tu as des lèvres sensuelles", lui avait sorti un tocard lors d'une soirée, à sa plus grande consternation. L'idiot n'avait-il pu rien trouver de plus original, à la hauteur de la perfection nacrée qui lui faisait face ? Les mecs la faisaient parler exprès dans la salle de pause, rien que pour le plaisir d'entendre sa voix rêveuse, qu'ils comparaient volontiers à celle d'une actrice célèbre. Moi-même, je me surprenais à reproduire son langoureux "Aaah..." caractéristique dans les conversations.
(photo provenant, entre autres, de là)
10 novembre 2006
Trentenaires à la dérive
Elle a quasiment tout eu avant vingt-cinq ans, travail, mariage, maison, enfants. Mais on ne peut pas dire qu’elle et son mari roulent sur l’or, élevant leurs deux petites filles tout en payant les nombreuses traites. Elle déclare souvent qu’après quarante ans, les filles plus grandes, au moins, elle pourra prendre des vacances et voyager. Elle a reçu un balai à chiottes pour un de ses anniversaires et considère, de façon pragmatique, qu’après tout, il en fallait un, pourquoi ne pas profiter de l’occasion ?
Il prévient les jeunes femmes qu’il rencontre qu’il ne sera qu’une ombre qui passe, sans laisser de traces. Il précise que dans la vie, c’est comme ça, les relations sont froides. Il ne connaît cependant pas la vraie solitude, vivant toujours chez ses parents, ses maigres cachets de guitariste ne lui permettant pas d’être indépendant − et il ne le souhaite pas vraiment, non plus.
En terminale, elle avait l’intention de préparer une formation de manipulatrice radio, mais sa mère l’a poussée à s’inscrire en DEUG. De réorientations en redoublements, elle y est toujours, retentant le CAPES pour la troisième fois. Ironiquement, le secteur de la radiologie manque de personnel, tandis qu’il y a toujours plus de candidats pour un nombre réduit de postes aux concours. Son compagnon a eu le CAPES avant elle, ce qui l’encourage. Heureusement qu’elle avait les chats pour lui tenir compagnie quand il a fait sa première année de stage, à l’autre bout de la France.
Il est beau, intelligent, aime son métier, bien que sa carrière prenne un trajet tortueux, comme bien d’autres dans le nid de vipères où il travaille. Il aurait besoin que sa situation se stabilise, pour réaliser ses projets familiaux. Les choses ne se passent pas comme il l’avait prévu. Ayant vécu une enfance heureuse, dépourvue de tracas, il supporte bien les embûches récentes, mieux que certains. Mais, parfois, la nuit, il n’arrive pas à dormir. Il s’angoisse pour les autres, ses amis pas aussi bien lotis que lui.
Elle vivotte en se persuadant que ce n’est qu’une phase ; une phase qui dure, cependant. Elle fait beaucoup d’efforts pour être plus entourée, avec des résultats mitigés. La stagnation de sa vie matérielle l’angoisse moins que la solitude affective. Pourtant, la plupart des aspirations des autres l’ennuient, elle n’en voit pas l’intérêt. Sa mère lui envoie de temps en temps des lettres de six pages lui enjoignant de faire un effort pour s’arranger, comment ose-t-elle sortir dans la rue avec cette tête ? Mais elle se dit qu’elle ne ressemble tout de même pas à un monstre, malgré ses vilains défauts, et peut-on reprocher à quelqu’un, qui s’en passerait bien, d’avoir des défauts physiques, même rédhibitoires ?
Il savait pourquoi il s’engageait dans de longues études littéraires, puis artistiques. Il savait aussi pourquoi il était seul, n’avait jamais connu la moindre expérience amoureuse. Le changement de décennie, occasion de fête mémorable pour certains, ne fait que l’aigrir davantage. Il n’a cessé de se faire insulter dans ses jobs de merde successifs, a gagné un procès, a démissionné plus souvent qu’à son tour. Les femmes ne cessent de le mépriser et de se servir de lui ; il les trouve méchantes.
Elle supporte mieux la deuxième année à son poste, tout en ayant régulièrement de violentes aspirations à faire autre chose. Le dimanche matin, en pyjama, elle joue du Yann Tiersen au piano. Ses conversations sont un long monologue, où elle passe en revue tous les hommes de sa vie, de son chéri de l’école maternelle, jusqu’à l’homme marié qu’elle fréquentait en se disant « complètement satisfaite » de la relation.
17 juillet 2006
Nos aînées, source de sagesse

Par un après-midi d’août caniculaire, je cuis lentement sous l’abri bus. Mes neurones grillés me permettent à peine de me rappeler ce que j’ai à faire exactement. Voyons… je vais à la bibliothèque. Je vais toujours à la bibliothèque.
Tandis que mon t-shirt s’imbibe progressivement de sueur, je vois une vieille dame approcher à petits pas. Mais pourquoi diantre ces vieilles ne portent-elles pas jogging et baskets ? Comme beaucoup de ses congénères, elle semble prête à trébucher à chaque pas, entravée dans sa jupe droite, les jambes vacillantes dans ses escarpins à talons. Elle avance laborieusement vers l’abri bus. Je me pousse vers l’extrémité de mon banc, prévoyant qu’elle aura besoin de s’asseoir.
La vieille dame élégante se dirige en effet vers la place laissée libre. Sur le point de s’asseoir, elle se ravise. « C’est mouillé », crois-je comprendre.
Je jette un coup d’œil : le banc est parfaitement sec. Je fais un sourire rassurant à la vieille et lui dis qu’elle peut s’asseoir sans danger.
« C’est rayé », répète-t-elle d’un air pincé.
Je regarde à nouveau le banc en plastique. Il a en effet subi quelques dommages superficiels, quelques annotations gravées au cutter. La vieille finit par s’asseoir.
− Aucun respect pour les lieux publics. Il y en a qui n’ont vraiment rien d’autre à faire... De mon temps, ça ne se passait pas comme ça.
Je me tourne vers la vieille pour lui faire un sourire poli mais pas trop encourageant. Une vieille dame un peu réactionnaire, quoi de plus banal ? J’espère qu’elle ne va pas se mettre à me trouver gentille et engager la conversation sur ces terrains fastidieux. Les vieilles dames ont tendance à me trouver gentille. Je ne fais pourtant rien pour ça, je me contente d’être polie, et encore, pas toujours.
Elle n’a apparemment pas besoin que je lui réponde pour continuer à soliloquer.
− Moi, j’ai travaillé toute ma vie. Ça fait mal aux mains.
La machine semble lancée pour des anecdotes sur les conditions de travail aux temps jadis. Ça devrait être intéressant. Après tout, n’est-ce pas le sujet de ma thèse (ma quoi ??) ?
− Pas comme ceux-là, continue la vieille.
Je regarde autour de moi. Des gens gravitent perpétuellement autour de la gare. On peut observer à l’instant présent une majorité de noirs africains, des femmes en boubous avec jeunes enfants, des hommes seuls, quelques adolescents d’origine maghrébine.
− Ils ne font rien de la journée, ils traînent. Et en plus ils viennent nous réclamer des sous ! Ils n’ont qu’à bosser, ou bien à rentrer chez eux !
Je me retiens pour ne pas dire à la vieille que je suis une de ces glandeuses qu’elle vilipende. La vieille poursuit son analyse politique de la situation :
− Ça crache par terre, ça pisse par terre, ça chie par terre. Jamais je n’avais vu ça avant !
C’est ça, et les paysans dans nos vertes campagnes sont des modèles de propreté, les français sont réputés pour leur hygiène… Je me tourne discrètement sur la gauche pour ne pas avoir à lui répondre. Elle va bien finir par se calmer.
− Vermines ! éructe-t-elle d’un ton haineux.
Je regarde passionnément les murs gris qui bordent la rue, je bois du regard les façades miteuses de mon quartier. Je me tourne carrément sur la gauche pour ne plus avoir à regarder cette sale vieille. Je ne suis plus polie, mais ça pourrait bien être pire si je me mettais à lui parler. En quelques secondes, elle a réussi à me communiquer sa haine rance, sa rancune puante, sans se douter que c’est elle qui me l’inspire, et non les africaines qui partagent à présent l’abri bus avec nous.
C’est le genre de vieilles à l’intérieur encore plus pourri que l’extérieur, qu’on a simplement envie d’achever à coups de pelle pour ne plus avoir à entendre leurs récriminations incessantes. Et si je lui répondais ? La tentation est grande de l’insulter, ou juste de lui rabattre son caquet. Puis, je me ravise. Elle a de la voix, et serait bien capable de me poursuivre de ses criailleries pendant tout le trajet du bus. Ce n’est sûrement pas le respect dû aux personnes âgées qui m’arrête, mais le désir d’avoir la paix, de ne plus l’entendre, de l’oublier.
Cette anecdote aurait dû se dissiper en même temps que mes souvenirs de Xxx, ville qui symbolisera à jamais pour moi le néant dans sa plus pure expression. Quelque chose m’a pourtant poussée à la noter. Cette vieille avait réussi à me mettre dans tous mes états ! En même temps, je trouvais la situation à mourir de rire. Il faut dire que mon sens de l’humour…



