08 août 2009
Exposition Kandinsky
Aujourd'hui, je me suis fait violence pour sortir. Tout m'agresse, en ce moment, et ce n'est pas que dans ma tête. Je me suis fait copieusement écraser les pieds dans le métro. La guichetière m'a parlée comme à une merde parce que je ne comprenais pas du premier coup par où il fallait passer pour se rendre à l'expo (je ne vais pas tous les jours à Beaubourg, et la moitié de mon cerveau est à Cherbourg, ça ne facilite pas les choses ; quant à l'autre moitié...). Et, dans la fille d'attente, deux trentenaires snobs, habillée comme il faut, avec la voix qui va avec : "J'aimerais bien rencontrer quelqu'un mais il faut qu'il soit artiste ou écrivain. Tu me connais, je suis très élitiste."
C'est donc dans un état pitoyable que j'ai enfin gagné la rétrospective Kandinsky du centre Pompidou, qui s'arrête dans deux jours. Certaines toiles m'ont tout de suite parlé :

Improvisation 7 (Tempête)
Pour la première fois, je pouvais observer l'évolution de l'oeuvre et ses toiles ne m'ont pas semblé si "abstraites" que ça. Je reconnaissais les formes, chevaux, archers, villes... Seule la troisième période abandonne complètement la figuration pour une recherche pure sur la composition graphique. Une dame à côté de moi confiait à sa compagne à quel point les tableaux retenaient l'attention des gens pour des raisons différentes. Certains se focalisaient sur les taches bleu sombre, d'autres sur les lignes dynamiques ; quelques forcenés cherchaient désespérément une forme connue.

Helles Bild (Tableau clair)
Par exemple, Helles Bild (Tableau clair), me frappait par ses lignes fines, tracées semblait-il à l'encre. Tandis que je trouvais ça joli, mais bon, des traits, quoi, une petite fille est arrivée devant et a déclaré d'emblée à son père : "Tu sais à quoi ça me fait penser, ça ? A une pomme." Et elle a suivi le contour arrondi, sur le côté gauche, qui la conduisait à cette interprétation ma foi intéressante. On devrait toujours visiter des expositions d'art abstrait avec des enfants.
J'ai savouré les peintures de villes :

Moscou I
Et découvert avec surprise des oeuvres plus tardives, me rappelant que j'aime beaucoup les frises géométriques :

Trente
Courez voir cette exposition si ce n'est encore fait ! Un bon dossier pour compléter.
10 octobre 2008
Danse magique (avec lapins)
Hier, une soirée drôle et magique au Théâtre du Rond-Point avec le Cirque Invisible. Fondée par Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, cette formation alterne stupéfiantes scènes de mutation d'objets, avec Madame, et sketches tout simples mais hauts en couleurs, avec Monsieur.
Pendant ces deux heures qu'on ne voit pas du tout passer, se sont succédés de drôles d'animaux-parapluies, une robe-cheval, un concert de canards, des vélos transformistes, des lapins lettrés, le karaoké ultime sur Edith Piaf... On est époustouflée par la capacité du couple à créer l'illusion avec des bouts de ficelles. Le budget le plus important est visiblement consacré à la garde-Robe de Thierrée : mais alors, quels costumes ! Et il ne fait pas dans la demi-mesure, quand il s'habille en zèbre, c'est de la tête aux pieds, balles de jonglage comprises !
Un spectacle merveilleux, que vous pouvez voir jusqu'au 30 novembre.
13 juillet 2006
No-Sex in USA

Versant pouffe du délicat problème de l'éducation sexuelle aux Etats-Unis, le film Saved !, sorti en 2005, ne pouvait que me séduire par son accroche : "Mary et sa meilleure amie, la tyrannique Hilary Faye, sont les stars d'un lycée très conservateur. Jusqu'au jour où le petit copain de Mary lui annonce sa découverte : et s'il n'était pas au fond gay ? Jésus apparaît en vision à la jeune fille et lui ordonne de tout faire pour remettre cette brebis égarée dans le droit chemin. Mary s'exécute... et tombe enceinte..."
Les premières images annonçaient un film du tonnerre : un ciel nuagé (Dieu me parle !), le visage angélique de l'héroïne, Mary, qui nous compte ingénument ses tourments adolescents. Vivement que ça tourne à la boucherie, me suis-je dit.
Or, loin d'être un brûlot subsersif, Saved ! se cantonne au style teen-movie, globalement pimpant et sentimental. Le portrait d'une jeunesse rangée est assez réjouissant, avec ces lycéennes qui conjuguent toute leur vie sociale au crucifix : bon lycée chrétien, parfait petit ami chrétien (=vierge jusqu'au mariage), musique chrétienne version synthés évaporés ou rock'n'roll "Jesus loves you", tout y est merveilleusement aseptisé et nunuche.
La révélation de Mary ne la pousse pas à sortir du droit chemin. Si elle couche, c'est parce que Jésus lui a promis de lui refaire une virginité spirituelle après avoir sauvé Dean des griffes de Satan. Et pas une seule fois, le scénario n'envisage l'avortement. Je ne crois même pas que le mot soit prononcé...
Restent des situations et des dialogues réjouissants.
- Je ne vois qu'une seule raison pour qu'une jeune chrétienne sorte du planning familial.
- Elle a posé une bombe ?!
Le portrait de l'intégriste pouffe Hilary, sorte de Cordélia illuminée, est aussi drôle que convaincant, surtout lorsqu'elle se met à sortir ses griffes. Macaulay Culkin est attachant dans le rôle d'un handicapé cool, qui refuse de s'apitoyer sur son sort. Il y a aussi la rebelle Cassandra, qui joue à entrer en transe de façon obscène aux réunions de ses petites chrétiennes de camarades, qui trouvent ça super... du moment qu'elles ne comprennent pas les paroles.
Mais au final, la religion ne se voit qu'égratignée et les "méchantes" sont également les "moches" : la tolérance, d'accord, mais pas pour la différence physique ! Le réalisateur lui-même, Brian Dannelly, loue le message pro-foi du film. Rien d'étonnant, sinon il n'aurait pas pu sortir aux Etats-Unis.
Mais tout ça reste éloigné de la réalité et bien trop gentillet. Ca aurait pu être une véritable bombe avec une description réaliste du "centre" où sont discrètement internés les jeunes déviants (homosexuels, drogués, mères célibataires), d'autant que des reportages ont été diffusés sur les méthodes militaires et humiliantes qui y sont utilisées. Dans la vraie vie, Mary aurait autrement morflé et ne s'en serait pas tirée avec une belle robe de bal et un bouquet.
12 juillet 2006
Sex in USA

Cette année, je me suis intéressée au sexe de près. D'un point de vue scientifique, principalement. Pas seulement... Nous nous en tiendrons ici au côté scientifique (chercheurs d'anecdotes scabreuses, passez votre chemin).
En 2005, sortait le film "Dr Kinsey", de Bill Condon, avec Liam Neeson dans le rôle principal. Le scénario entendait retracer la genèse de la première étude de grande envergure sur la sexualité menée aux Etats-Unis, le Rapport Kinsey, publié en 1948. Lorsqu'il est sorti, je n'en voyais pas trop l'intérêt cinématographique. Depuis, j'ai eu l'occasion d'exercer le même métier que le Dr Kinsey et son équipe d'enquêteurs, et j'étais très curieuse de voir comment le sujet avait été filmé.
Les premières séquences sont excellentes. On y voit de jeunes enquêteurs, un peu effrayés par leur sujet, s'efforcer de se montrer neutres face à leurs interviewés. Mais en face d'eux, il s'agit du directeur du projet en personne, qui les bouscule sans ménagement. "Qu'est-ce que c'est que cet air apitoyé ? Vous devez mettre à l'aise les personnes !"
Le film prend ensuite la forme plus conventionnelle d'une biographie. L'Amérique de la première moitié du 20e siècle, ses préceptes stupides et dangereux concernant la masturbation, les rapports sexuels, la "normalité" étouffante et culpabilisante. Etant sorti, non sans dommages, de ces écueils à l'épanouissement individuel, Alfred Kinsey, biologiste de formation, décide d'étudier le phénomène de plus près à la manière dont il collectionne les insectes : en réunissant suffisamment de cas, ce qu'il appelle les antécédents sexuels d'un individu, il se donne pour tâche d'analyser la sexualité de manière objective.
Acte courageux dans la société ultra puritaine de l'époque, surtout lorsque les premiers résultats sont publiés et montrent, chiffres à l'appui, que la sexualité "normale", dans le cadre du mariage, ne recouvre qu'un huitième des formes de sexualité humaine. Masturbation, rapports avant et en dehors du mariage, caresses buccales, homosexualité et autres formes de "perversion", la palette des comportements humains est plus vaste que ne le souhaiteraient les autorités morales.
On voit le Dr Kinsey, issu d'une éducation rigoriste, se remettre en cause, en poussant la rigueur scientifique jusqu'à vérifier toutes ses hypothèses sur lui-même. L'établissement d'une échelle de 1 à 6 concernant les orientations sexuelles, de "purement hétérosexuel" à "purement homosexuel", lui fait découvrir que la plupart des individus se situent dans les stades intermédiaires, lui y compris. Il considère dès lors que les limites du mariage bourgeois ne lui conviennent plus et se met à expérimenter, avec l'assentiment d'abord résigné, puis enthousiaste, de sa femme.
Le film atteint ses limites dans l'évocation de la déchéance morale du héros. On nous rappelle lourdement que les êtres humains éprouvent des sentiments et que toutes les expériences ne sont pas bonnes à faire. Et, pour que tout le monde soit bien rassuré, l'amour triomphe à la fin, unique donnée non mesurable des travaux du Dr Kinsey.

Autant l'avouer, j'ai été mortifiée par la rigueur scientifique mise en oeuvre par l'équipe d'enquêteurs, qui travaillaient en face à face. On voit notamment un enquêteur se refuser à continuer de recueillir un témoignage dès lors que l'interviewé persiste à nier ses comportements masturbatoires. Moi, j'étais au téléphone, et les marchands de savon qui me supervisaient m'enjoignaient de valider toutes les réponses que j'entendais, même si mon intime conviction soupçonnait l'auto-censure ou la déformation. Au final, j'estime avoir davantage recueilli des discours sur la sexualité socialement admise que sur des comportements réels. Mais ce sera bien sur ces données déformées qu'on s'appuiera dans les dix prochaines années, en ce qui concerne la population française.
Hourrah ! La majorité des femmes ne se masturbent jamais, les hommes n'ont jamais de pannes et leurs partenaires ont toujours un orgasme ! En plus, j'ai l'impression que les Français vont battre des records de fidélité et n'ont jamais, au grand jamais, été attirés par des personnes du même sexe. Il me semble qu'en face à face, la franchise est mieux garantie, mais c'est une méthode trop chère sur les gros échantillons, m'a-t-on assuré.
11 février 2006
Hélèna Villovitch - Dans la vraie vie
Pour une fois, voilà un livre d'Hélèna Villovitch qui n'est pas insupportable. Il se lit aussi vite, et avec le même plaisir, que les précédents, mais on sent cette fois qu'il touche à quelque chose de plus profond, même s'il faut bien gratter la surface.
J'ai aimé chacun de ses romans et recueils de nouvelles, et ce depuis le premier, Je pense à toi tous les jours, dont le style léger et les illustrations loufoques m'avaient valu une réaction courroucée d'une amie étudiante, aussi cultivée qu'élitiste : "Mais qu'est-ce qui te prend de lire ce genre de trucs ??". Moi, l'humour pince-sans-rire avec lequel la narratrice débitait des horreurs arty me plaisait beaucoup. Entre deux projets artistiques abracadabrants, elle parlait de ses différents maris avec une certaine tendresse, non dénuée de perplexité.
Les mêmes éléments se retrouvent dans Pete, Dave et moi, mon préféré. Cette fois, elle évoquait une jeunesse branchouille des années 80, entre soirées trop arrosées, zones floues de l'entrée dans la vie professionnelle et concerts new wave peu stimulants. Un portrait autobiographique (?) qui, par petites touches frivoles, reflète un morceau de vie, de rêves et d'ennui.
Petites soupes froides était un sommet de snobisme, recueil de nouvelles candides relatant diverses expériences artistiques des plus décalées : porter chaque jour une tenue monochrome, filmer ses ébats à la faveur des éclairages éphèmères d'un plateau de cinéma dans le quartier, trainouiller à des soirées en étant persuadée d'être la personne la plus intéressante du monde... Futilité et décadance, tout ce qu'aime ma deuxième personnalité.
Bon. Mais maintenant, Dans la vraie vie représente un pas certain vers le sérieux et un début de conscience sociale. Cette dernière n'était pas totalement absente des livres précédents, mais plus diluée, amenée par des allusions incongrues. Ici, l'interzone du monde du travail constitue le fil conducteur des huit nouvelles.
Par petites phrases anodines, elle touche à une réalité inquiétante, avec ses personnages de trentenaires cumulant précarité professionnelle et sentimentale. Quittant son habituelle posture autobiographique (?), elle parvient à instaurer une trame fantastique dans certains des textes, comme "A bout de souffle", ou "Tu veux qu'on en parle?", à la trame implacable et hilarante. Elle évoque également les froids lieux de rencontre modernes auxquels ont recours les gens trop absorbés par leur travail : "Dans la vraie vie" ou "Au coup de klaxon" ne donnent guère envie d'utiliser sites de rencontre ou speed dating...
"Sandra, qui me fait signer mon contrat, ne me le cache pas, c'est clair. On a besoin de moi pendant trois jours, pas un de plus, pour une surcharge de travail liée à la mise en place de la nouvelle monnaie. Au début de l'année, il y a eu de nombreuses erreurs dans la comptabilité de cette entreprise, et il faut maintenant les traquer sur l'ensemble des fichiers informatiques. Nous sommes toute une équipe recrutée à cet effet. Deux stagiaires, trois intérimaires, et moi en contrat à durée déterminée, nous sommes sur le pont, tous très sérieux et un peu sexy, impatients de remplir cette nouvelle mission."
"Qu'est-ce que tu vas faire ?", p. 47
29 novembre 2005
Alison Lurie
Quelques notes sur une auteure que j'apprécie, aux romans tout aussi subtils que drôles et caustiques.
L'action prend souvent place dans les milieux universitaires et artistiques, posant de très bonnes questions sur l'implication du chercheur dans son terrain d'enquête. A quel moment l'enquêteur perd-il son objectivité scientifiques ? Quand il s'auto-proclame gourou de la secte qu'il étudie en observation participante ? Quand il batifole sur la plage avec l'un de ses interviewés ?
A ce titre, les romans d'Alison Lurie sont bien plus recommandables pour les étudiants de sciences humaines que ceux de cette tanche de David Lodge, dont on abreuve les premières années en module d'Anglais.
On retrouve certains personnages à différents stades de leur existence au cours de ses romans. Son oeuvre recrée ainsi un petit monde à part entière. Le point de vue de chacun, apportant souvent un nouvel éclairage sur telle scène ou tel personnage, crée une atmosphère toute d'ironie mordante. Le trait est parfois cruel.
Des amis imaginaires (1967) : Un jeune sociologue accepte avec joie de participer à un terrain d'enquête avec un chercheur reconnu, sans se douter dans quel bourbier il met les pieds. Ce roman m'a fait hurler de rire, tellement certaines situations me rappelaient des souvenirs de ma vie d'étudiante. C'est l'Anti-manuel de Recherches en Sciences Sociales par excellence.
La vérité sur Lorin Jones (1988) : une historienne d'art, remontée à bloc contre les hommes, se lance dans la biographie d'une peintre tombée aux oubliettes. Elle interroge sa famille, ses collègues, se rend dans les endroits où elle a vécu. Tandis que la "vérité" l'amène à réviser une par une ses illusions, sa propre vie prend une tournure telle qu'elle doit se poser quelques questions sur elle-même.
"En fin de compte, elle n'avait jamais rien retiré de bien de ses rapports avec les hommes, à part le plaisir érotique. Et Polly commençaità pressentir que le plaisir érotique n'était que l'appât placé dans un piège, une façon d'attirer l'écureuil dans la cage afin qu'il - ou elle - puisse passer le reste de sa vie à trottiner dans un moulin en fil métallique, essoufflé d'amour et de peur."
Liaisons étrangères (1984) : immersion de deux intellectuels américains au sein de l'université anglaise, on suit leurs parcours parallèles, aussi riches en révélations inattendues l'un que l'autre. Les premières pages sont devenues cultes pour moi : une longue tirade sur la vie sexuelle des femmes laides (pas de vie amoureuse pour tout le monde, hélas...), jusque là peu abordée en littérature, il faut bien le dire.





