Canthilde

Humeurs, musique, images et... horticulture

21 janvier 2008

Glissements de terrains

Lorsqu’il entra dans la pièce, la température diminua de plusieurs degrés. La silhouette guindée, le pas raide, il se dirigea vers le bout de l’immense table ovale et s’assit sur sa chaise habituelle.

Les étudiants continuaient à parler entre eux comme si de rien n’était, ou brassaient fébrilement leurs papiers. Je sortis une feuille vierge de ma chemise et, de la pointe de mon Montblanc, entrepris d’en strier le coin inférieur gauche.

Il toussota.

« Hem hem. »

Les étudiants tournèrent à regret leurs visages vers lui. Leurs discussions plus ou moins futiles apparaissaient comme des tentatives désespérées de repousser le moment où il faudrait l’écouter, lui.

Les séminaires de Victor Mercier étaient toujours pour moi une source intense de divertissement. Toutes les deux semaines, une trentaine d’étudiants de maîtrise et de DEA se réunissaient dans la plus grande salle de réunion du département, pour discuter de l’avancée de leur terrain et bénéficier des réflexions inédites de Mercier. Je dis « étudiants », voyez-vous, bien que seuls deux individus de sexe masculin fussent présents au milieu des jeunes filles, Leroc et moi-même. La seule présence de Mercier, la virilité incarnée, faisait pencher la balance en faveur du masculin neutre.

Mais quelques notes de description de Victor Mercier seront sans doute nécessaires. Pour commencer, il était très laid ; plus laid que moi, s’entend. Ses traits épais s’accommodaient mal de l’espèce de casque de cheveux châtain qui lui descendait dans le cou en mèches raides et grasses. Il semblait mettre un point d’honneur à ne jamais assortir ses vêtements de couleurs glauques, portant cette fois-ci une veste marron sur une chemise grise usée. Son regard perçant se posait sur chaque jeune fille plus longuement que nécessaire.

Levant la tête, j’appréciai d’un coup d’œil la disposition des étudiants autour de la table. A une extrémité, Mercier. De part et d’autres, les étudiantes les plus avancées, des DEA sûres d’elles, au moins les premières minutes ; je faisais partie du lot. Les places du milieu, jusqu’à l’autre bout de la table, regroupaient des étudiantes soucieuses de maintenir une distance respectable entre elles et Mercier, assurées de ne pas lui faire directement face. Au bout de la table opposé à Mercier, un jeune homme massif, mal rasé, exsudant l’obséquiosité par tous les pores : Leroc.

Je n’ignorais pas qu’à part ce dernier, nos chances de trouver un débouché professionnel avec un diplôme de sociologie étaient des plus minces. Nous perpétuions un rituel dépourvu de sens qui aurait pour conséquence notre précarité matérielle à plus ou moins long terme. J’avais choisi la sociologie précisément parce qu’elle n’offrait aucune perspective de carrière. Ainsi, ma mère satisfaisait son ambition du diplôme (un bac+5 devrait lui suffire) et, de mon côté, j’étais assuré de retrouver mon existence normale au restaurant.

La voix froide et désincarnée de Mercier se fit entendre.

− Aujourd’hui, comme prévu, nous allons entendre l’exposé de Mademoiselle Routrin sur sa maîtrise.

La superbe Eléonore disposa un mince tas de feuilles devant elle et entama une présentation détaillée de la recherche qui lui avait valu une mention très bien en juin dernier. Tout y était, la problématique, la méthode d’enquête avec ses avantages et ses inconvénients, l’échantillon parfaitement représentatif, les résultats de l’enquête, la conclusion sur l’utilité de celle-ci et son élargissement éventuel pour une recherche de plus grande ampleur. Quelques regards incrédules furent échangés entre les étudiantes. Il n’y avait guère que le sujet, « La pratique du violon dans les classes de SEGPA », qui pouvait faire tiquer par son champ étriqué, mais c’était le cas de tout le monde, ici. J’aurais eu du mal à trouver un domaine moins porteur sur le marché du travail que la sociologie de la culture. Cette année, les étudiants s’enflammaient pour les pratiques artistiques amateurs ; ils n’avaient qu’Olivier Donnat à la bouche. Pour ma part, je m’intéressais à la lecture chez les RMIstes et j’étais bien déterminé à ne pas étaler en public les fructueux résultats de mes derniers entretiens.

Le silence retomba après l’exposé d’Eléonore Routrin, qui lança un regard de défi à Mercier.

− Quelqu’un a-t-il des commentaires à faire ou des questions à poser ?

La phrase tombait à chaque fois, prononcée d’un ton suggérant que la personne assez téméraire pour intervenir le ferait à ses risques et périls. Bien que sachant qu’aucun danger physique immédiat ne les menaçait, les étudiantes n’étaient pas stupides au point de répondre à l’invitation. La plupart se rencognèrent, fixant obstinément leurs mains, leur stylo, la table. Elles étaient maigres à faire peur, le visage sinistre, parfois agité de tics nerveux. Les pauvres filles présentaient tous les symptômes d’une dépression sévère et un bon quart d’entre elles disparaîtrait certainement dans la nature avant la fin de l’année scolaire. Parfois, surprenant un échange de regards fiévreux avec Mercier, je me demandais s’il ne fallait pas voir, à la base de leur état pitoyable, quelques fantasmes professoraux déçus, ou même pire, réalisés. Je n’étais pas dans leurs confidences.

Mercier promena un regard méprisant sur les deux rangées de visages qui s’alignaient autour de la table, la plupart des yeux baissés.

− Dans ce cas, je vais vous dire ce que moi j’en pense.

Eléonore Routrin reçut alors sans broncher un torrent de critiques sévères et sans appel. Les quelques visages encore levés vers Mercier s’abaissèrent un à un. La température de la pièce avoisinait à présent les moins quarante. Je ressentais l’agression comme dirigée contre moi, la honte d’Eléonore était la mienne. Je m’astreignis à considérer la scène d’un regard extérieur et retint à grand-peine un fou rire nerveux devant le ridicule de la situation. L’étudiante avait déjà reçu les félicitations du jury pour son mémoire, dont Mercier avait fait partie. Il aurait simplement pu la complimenter, souligner à l’intention des autres étudiants les points positifs du mémoire. Mais il ne pouvait laisser échapper une occasion d’humilier quelqu’un à sa merci. Le rabaissement était chez lui une activité naturelle, un réflexe. Il n’envisageait la réussite que d’un point de vue négatif : inutile d’en être fier car on aurait toujours pu faire mieux, inutile de s’en réjouir car l’essai suivant pourrait se solder par un échec.

Je fis un clin d’œil qui se voulait réconfortant à Eléonore. Le plus profond mépris se dissimulait derrière l’indifférence calculée avec laquelle elle le reçut. Ce n’était pas plus mal ainsi. J’avais toujours eu un faible pour cette belle et fougueuse métisse mais, naturellement, ma mère n’aurait pas supporté que je lui présente une jeune fille d’origine aussi douteuse. Eléonore ne faisait pas exception aux autres étudiantes, qui se montraient parfois mes chaussettes en ricanant. Certes, ma mère n’avait pas le meilleur goût possible en matière vestimentaire, mais ce n’était pas une raison pour dédaigner ses présents soucieux de mon bien-être. Même vert pomme, mes chaussettes étaient confortables. De toute façon, je ne me sentais pas de vocation pour le mariage.

Le reste des deux heures de séminaire fut occupé en grande partie par les remontrances de Mercier. Une étudiante rendue audacieuse par la bêtise essaya d’orienter la discussion vers les méthodes d’apprentissage du solfège, à laquelle Mercier mit fin d’un : « Vous n’êtes pas musicienne ! » sec et coupant. Je ressentais la délicieuse impression de n’avoir rien appris cette année. J’eus envie de ricaner en repensant à la brochure de rentrée : « Les séminaires de maîtrise vous permettront de discuter de l’avancement de vos enquêtes et de vous former au travail de recherche ». En un sens, la brochure n’était pas mensongère. J’avais en effet appris à vitesse accélérée en quoi consistait le métier de chercheur : écouter un type puant soliloquer, s’empresser de répéter ce qu’il venait de dire. Courber l’échine. Se laisser influencer jusque dans ses raisonnements les plus intimes. Il me tardait de retrouver les menues tâches du restaurant qui ne me faisaient certes pas courir ce genre de risques dans leur répétitivité. Mais, entre deux tendres directives maternelles, je pourrais, de la fenêtre, observer le mouvement changeant des vagues aux pieds de la terrasse.

De son air le plus arrogant, Mercier balayait à présent la salle, en lâchant d’un ton méprisant :

− Alors, des commentaires à faire, à part ceux qui parlent à chaque fois ? Oui, le bloc, là…

Les timides étudiantes du milieu, au supplice, tentèrent de se faire toutes petites en attendant que l’attention du professeur se porte ailleurs. Il existait une autre tradition à tout séminaire avec Mercier. Son visage s’éclaira soudain lorsqu’il s’adressa à l’individu qui lui faisait face, qui, depuis le début, n’avait fait qu’observer la scène d’un air goguenard. Les deux hommes se regardèrent amicalement et ce fut avec une complicité évidente que Mercier demanda à son poulain :

− Et vous, vous jouez d’un instrument ?

Posté par canthilde à 19:01 - Fictions (ou presque) - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

C'est bien joli mais...

C'est pas ce genre de note qui te fera avoir le concours ! :oB On sent le vécu hein dans cette petite nouvelle grinçante. Tiens au fait, j'ai publié une nouvelle aussi sur Ciao. Tu devrais la lire, je suis sûr que t'aimerais pas ! :)

Posté par Nicks, 22 janvier 2008 à 19:06

Pourquoi, on est bien censés être cultivés et avoir un esprit critique, non ? Ah, c'est vrai, il vaut mieux ne pas avoir de cerveau pour réussir en ce bas monde...
J'ai sûrement lu ta nouvelle à un moment donné, il me semble que c'était mignon comme tout. ;-)

Posté par canthilde, 24 janvier 2008 à 13:15

Hein ?

Comment tu as lu ma mignonne nouvelle sans la commenter ? Tu sais que c'est un motif de pendaison sans sommation pour les purs et anciens de Ciao ? Et ma nouvelle n'est pas mignonne, c'est juste que j'ai pas été assez con pour arrêter d'être ado c'est tout ! :oB

Posté par Nicks, 24 janvier 2008 à 17:44

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