Canthilde

Humeurs, musique, images et... horticulture

06 janvier 2008

Repas de Noël

Emeline en était déjà au troisième verre et ses perceptions s’en ressentaient. La grande salle de réception, avec ses lustres étincelants et ses spots colorés judicieusement placés, lui semblait une fournaise aveuglante. Echauffés par le champagne, les autres employés parlaient plus fort, s’interpellaient plus énergiquement de salle en salle. Tout comme Emeline, ils s’étaient généreusement servis en boisson et piochaient à pleines mains dans les petits fours et les verrines à la présentation distinguée, qu’une nuée de serveurs dignes renouvelait en permanence. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait s’empiffrer aux frais du patron et ils entendaient bien en profiter.

Rencognée derrière la table des huîtres, Emeline n’en profitait pas vraiment. Elle ne savait même pas pourquoi elle était venue, ne se sentant pas particulièrement à l’aise au milieu d’une foule avinée. Aucun collègue ne lui avait donné rendez-vous ce soir-là. Elle n’avait pas d’amis à son travail. Elle eut un sourire désabusé. Au fond d’elle-même, elle espérait bien le rencontrer : lui, l’hypothétique inconnu du dernier étage, qui serait bien entendu un cadre élégant et timide, célibataire et libidineux, qui à sa vue…

− Tiens, bonsoir, Linda !

Machinalement, elle avait fait un signe du bras pour attirer l’attention d’une collègue, dont elle partageait après tout le quotidien. Linda ne la gratifia même pas d’un hochement de tête. Sitôt qu’elle eut entrevu la personne qui la saluait ainsi, elle se tourna rapidement vers un groupe de jeunes femmes qui monopolisaient une table entière en surveillant hargneusement les allées et venues. La loi implacable de la popularité venait encore de frapper. Emeline se sentit déplacée dans sa robe rouge mettant en valeurs ses formes généreuses. Elle s’aperçut qu’il valait mieux exhiber un corps longiligne gainé d’un pantalon noir moulant et d’un bustier transparent, et sa tenue suscita les habituels regards dédaigneux de ses voisines de plot.

Une personne dans l’assemblée ne la regardait pas dédaigneusement. En faisant un pas en avant pour faire un signe à Linda, Emeline avait attiré l’attention d’un autre salarié de l’entreprise. Lambert. Dans une tenue toute de décontracté chic, une chemise blanche pendant sur un pantalon de smoking, le grand Lambert ressemblait à un vieux libertin fatigué, avec ses beaux traits usés et sa chevelure blanche hérissée. Il en avait la brusquerie et la vulgarité, lorsqu’il la croisait dans un couloir et s’empressait de s’écrier : « Emeline ! », comme s’ils travaillaient ensemble et s’efforçait de placer le maximum de blagues de blondes en un temps record. La jeune femme n’était pas dupe. Il ne s’agissait pas de manifestations d’amitié, ni même de tentatives maladroites de séduction, mais bien plutôt d’une occasion de s’amuser aux dépens d’une gourdasse de la plateforme d’appels, dans laquelle ses responsabilités ne l’amenaient jamais à mettre les pieds.

Debout à l’autre bout de la salle, sa prestance n’était en rien entamée par l’abandon de ses interlocuteurs, partis à la recherche du buffet antillais. Il détailla la jeune femme des pieds à la tête d’un air sérieux qu’elle ne lui connaissait guère. Peut-être était-ce de la voir pour la première fois dans une robe décolletée qui suscitait sa curiosité. Le long regard dont il l’enveloppa était chargé d’un désir lourd, intense. Quelque part, au milieu des vapeurs d’alcool emplissant son cerveau, elle s’aperçut que celui-ci était communicatif.

Elle s’empara de sa main restée libre d’une coupe pleine au bord d’une table et s’avança remarquablement droit vers lui, pour dire d’une voix suave :

− Champagne ?

− Non, je ne bois pas.

Curieux ; elle était pourtant sûre de son fait. Il l’aurait juste allumée pour le sport ?

− Allez ! insista-t-elle d’un ton moqueur et familier qu’elle ne se connaissait pas. On n’est plus au boulot, on peut s’amuser un peu !

Ce qui était l’invitation à la débauche la plus directe qu’elle eut jamais faite à un homme. Il se décomposa.

− Non, ce n’est… Vous connaissez l’histoire.

− Je discute assez peu avec mes collègues. Il va falloir me la répéter.

− C’est depuis le contrôle qui a mis fin à ma… Je ne prends plus rien… Je suis clean.

− Oh !...

Son mouvement de surprise lui fit pencher la deuxième coupe de champagne, dont le contenu se déversa par terre. Si quelques noceurs s’en rendirent compte et fixèrent la mare ainsi formée d’un air inexpressif, l’incident passa inaperçu de la plupart dans la mesure où les premières notes d’ « Alexandrie Alexandra » avaient retenti sur la piste de danse. Linda et ses amies se précipitèrent en gloussant sous les spots et dévoilèrent leurs aisselles parfaitement épilées en levant bien haut les bras.

Emeline considéra l’énigme mettant à rude épreuve ses facultés mentales émoussées. Elle se remémora effectivement certains silences entendus autour de la machine à café sur le compte de Lambert. Il n’avait pas seulement la carrure d’un athlète ; il en avait aussi la carrière. Ratée.

Elle pouvait deviner sous sa chemise les épaules bien découplées, plus bas les hanches étroites et les longues jambes fuselées. Un physique de nageur, dont elle imaginait sans peine le torse plat et les petites fesses fermes.

− Mais ça vous arrive de baiser, quand même ?

− Quoi ? fit-il bêtement, les yeux exorbités.

− Allez, venez par là ! conclut-elle sans appel en le tirant par la manche, après avoir déposé ses deux coupes de champagne. S’il envisagea un instant de résister, elle n’eut cependant aucun mal à le remorquer jusqu’à la sortie, où la terrasse s’ornait de sculptures de glace formant le nom de l’entreprise.

Le froid lui coupa le souffle. A cours d’idées, elle se tut, ayant vaguement conscience que Lambert devait trouver la situation très bizarre. Ils frissonnèrent sous la bise hivernale, contre laquelle leur tenue de soirée offrait un rempart dérisoire. La musique disco leur parvenait de manière assourdie à travers la grande baie vitrée. L’éclairage apparaissait encore plus blessant, vu depuis la nuit. Les groupes d’employés agglutinés au bord des buffets étaient bousculés par des fêtards en nombre plus restreint. Tous ne discutaient pas avec animation ; certains restaient simplement debout, s’agrippant à leur verre ou à leur pique à cocktail pour se donner une contenance. La grande majorité ne s’amusait pas du tout.

− Partons d’ici, dit Emeline.

Posté par canthilde à 11:41 - Fictions (ou presque) - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ca me plait bien, mais je reste un peu sur ma faim. Peut être est-ce le format blog qui fait ça ?

Posté par berlioz, 07 janvier 2008 à 09:05

Des précisions ! Tu restes sur ta faim à cause des descriptions partielles, des portraits trop rapides ou de la fin trop ouverte ?

Posté par canthilde, 07 janvier 2008 à 12:17

Je crois que ce sont les descriptions partielles, que j'aurais aimé en savoir plus sur plus de personnages qui ne font que passer en arrière plan. Tu as dis bizarre ?

Posté par berlioz, 07 janvier 2008 à 23:15

Descriptions volontairement partielles ! Moi qui croyais que mes lecteurs tiqueraient sur la vulgarité de certains dialogues (alors qu'en fait, je parierais qu'ils en veulent plus). En fait, j'essayais de faire passer les impressions nébuleuses d'une femme qui est, n'oublions pas, ivre morte, et pas qu'un peu paumée...

Posté par canthilde, 07 janvier 2008 à 23:40

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