23 janvier 2007
Porphyrie
C'était mon idéal de beauté féminin.
Les premiers jours, je ne me lassais pas de la regarder, heureuse que les portraits grossièrement esquissés dans les marges de mes feuilles de notes, d'une main distraite, trouvent un écho dans la vie réelle.
Dans ce visage aux angles doux, un ovale parfait, deux grands yeux en amande, à la pupille verte à laquelle la pire stupidité ne serait pas parvenue à ôter une aura de mystère. Un nez pas trop fin, agréablement rond, et surtout une bouche épaisse, aux courbes stylées, du rose le plus tendre. La masse lisse de ses cheveux roux, pendant sur ses épaules, ne dissimulait rien de son long cou gracile, à la peau parfaite, soyeuse et blanche, comme sur tout le reste de son corps.
C'était déjà suffisant pour provoquer un arrêt pensif, peuplé de regrets indéfinissables. Porphyrie parachevait le tableau par une voix grave et naturellement distinguée, un peu rêveuse.
Ce qui frappait, avant tout, chez Porphyrie, c'était le dédain un peu snob par lequel elle se coupait du reste du monde. Pendant des semaines, elle ne parla qu'à un type au style terriblement affecté, qui ne parlait qu'à elle, choisissant les personnes dignes de sa compagnie d'après une stricte éthique vestimentaire. De ce côté-là, Porphyrie était irréprochable.
Je déplorais, pour ma part, que ses vêtements lui aillent aussi mal. Elle portait des gilets zippés aux couleurs glauques, à la fermeture éclair tirée jusque sous son menton. Elle affectionnait également les pantalons trois-quart, noirs ou taupe. Sur cette base, elle enfilait une veste longue cintrée aux coloris "tendance" : vert émeraude, bleu jean ou rouge vif, piquée, détail important, de badges à l'effigie de ses groupes préférés. Même au coeur de l'hiver, elle ne porta jamais de manteau plus épais. Elle se plaignait parfois du froid, sans le moindre frisson, lorsque je la croisais à l'extérieur à l'heure du déjeuner.
Sa caractéristique la plus notable était le port systématique de Converse montantes, soit en toile colorée, soit, après les soldes d'hiver, en cuir noir. De la tête aux pieds, Porphyrie était une fille cool, et marcher à petits pas précautionneux sur le verglas, chaussée de ses Converse à la semelle en plastique lisse, sujettes au dérapage, n'était pas un prix trop fort à payer.
J'engageai la conversation à propos du contenu des poches Fnac qu'elle déposait régulièrement sur son bureau en arrivant. Elle me montra deux ou trois choses intéressantes, ainsi que la raison pour laquelle je n'allais pas essayer de faire plus ample connaissance. Par exemple, elle sortait deux DVD musicaux de vingt-cinq euros chacun, regardait la pochette de plus près et soupirait de sa voix lunatique : "Oh, non, ce n'était pas ça que je voulais."
Je la regardais lire les Inrockuptibles ou Télérama avec application. En ressortait parfois l'achat de livres pompeux, du style le top 5 de la semaine des Inrockuptibles, forcément chiants, qu'elle ne tardait pas à mettre de côté avec un "c'est nul" vaporeux.
Je secouais intérieurement la tête de déception. Ces dépenses inconsidérées ne cadraient pas avec le fait que, tout comme moi, Porphyrie avait des soucis financiers assez importants pour travailler dans un tel endroit. Tous ces détails allaient dans le sens d'une faiblesse de caractère, d'un décevant manque de personnalité.
Cette caractéristique fâcheuse n'était patente qu'à mes yeux ; Porphyrie exerçait continûment un pouvoir de fascination. Elle attirait les dragueurs lourdingues et les candidates au poste de meilleure amie du monde comme des mouches. "Tu as des lèvres sensuelles", lui avait sorti un tocard lors d'une soirée, à sa plus grande consternation. L'idiot n'avait-il pu rien trouver de plus original, à la hauteur de la perfection nacrée qui lui faisait face ? Les mecs la faisaient parler exprès dans la salle de pause, rien que pour le plaisir d'entendre sa voix rêveuse, qu'ils comparaient volontiers à celle d'une actrice célèbre. Moi-même, je me surprenais à reproduire son langoureux "Aaah..." caractéristique dans les conversations.
(photo provenant, entre autres, de là)
Commentaires
Lauren Ambrose
cette fille est vraiment magnifique et, contrairement à Porphyrie, pas stupide pour un sous, je l'ai découverte dans Six Feet Under, une série américaine de caractère, comme Lauren
Porphyrie n'était pas vraiment bête, juste très snob... Et au fait, je ne connaissais même pas le nom de l'actrice qui interprète Claire Fisher !
c'est une histoire vraie ou inspirée de la réalité?
Ben oui, faut pas croire, mon imagination a des limites ! Et les personnes réelles sont tellement plus dingues que tout ce qu'on pourrait inventer !...
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