Canthilde

Humeurs, musique, images et... horticulture

10 novembre 2006

Trentenaires à la dérive

Elle a quasiment tout eu avant vingt-cinq ans, travail, mariage, maison, enfants. Mais on ne peut pas dire qu’elle et son mari roulent sur l’or, élevant leurs deux petites filles tout en payant les nombreuses traites. Elle déclare souvent qu’après quarante ans, les filles plus grandes, au moins, elle pourra prendre des vacances et voyager. Elle a reçu un balai à chiottes pour un de ses anniversaires et considère, de façon pragmatique, qu’après tout, il en fallait un, pourquoi ne pas profiter de l’occasion ?

Il prévient les jeunes femmes qu’il rencontre qu’il ne sera qu’une ombre qui passe, sans laisser de traces. Il précise que dans la vie, c’est comme ça, les relations sont froides. Il ne connaît cependant pas la vraie solitude, vivant toujours chez ses parents, ses maigres cachets de guitariste ne lui permettant pas d’être indépendant − et il ne le souhaite pas vraiment, non plus.

En terminale, elle avait l’intention de préparer une formation de manipulatrice radio, mais sa mère l’a poussée à s’inscrire en DEUG. De réorientations en redoublements, elle y est toujours, retentant le CAPES pour la troisième fois.  Ironiquement, le secteur de la radiologie manque de personnel, tandis qu’il y a toujours plus de candidats pour un nombre réduit de postes aux concours. Son compagnon a eu le CAPES avant elle, ce qui l’encourage. Heureusement qu’elle avait les chats pour lui tenir compagnie quand il a fait sa première année de stage, à l’autre bout de la France.

Il est beau, intelligent, aime son métier, bien que sa carrière prenne un trajet tortueux, comme bien d’autres dans le nid de vipères où il travaille. Il aurait besoin que sa situation se stabilise, pour réaliser ses projets familiaux. Les choses ne se passent pas comme il l’avait prévu. Ayant vécu une enfance heureuse, dépourvue de tracas, il supporte bien les embûches récentes, mieux que certains. Mais, parfois, la nuit, il n’arrive pas à dormir. Il s’angoisse pour les autres, ses amis pas aussi bien lotis que lui.

Elle vivotte en se persuadant que ce n’est qu’une phase ; une phase qui dure, cependant. Elle fait beaucoup d’efforts pour être plus entourée, avec des résultats mitigés. La stagnation de sa vie matérielle l’angoisse moins que la solitude affective. Pourtant, la plupart des aspirations des autres l’ennuient, elle n’en voit pas l’intérêt. Sa mère lui envoie de temps en temps des lettres de six pages lui enjoignant de faire un effort pour s’arranger, comment ose-t-elle sortir dans la rue avec cette tête ? Mais elle se dit qu’elle ne ressemble tout de même pas à un monstre, malgré ses vilains défauts, et peut-on reprocher à quelqu’un, qui s’en passerait bien, d’avoir des défauts physiques, même rédhibitoires ?

Il savait pourquoi il s’engageait dans de longues études littéraires, puis artistiques. Il savait aussi pourquoi il était seul, n’avait jamais connu la moindre expérience amoureuse. Le changement de décennie, occasion de fête mémorable pour certains, ne fait que l’aigrir davantage. Il n’a cessé de se faire insulter dans ses jobs de merde successifs, a gagné un procès, a démissionné plus souvent qu’à son tour. Les femmes ne cessent de le mépriser et de se servir de lui ; il les trouve méchantes.

Elle supporte mieux la deuxième année à son poste, tout en ayant régulièrement de violentes aspirations à faire autre chose. Le dimanche matin, en pyjama, elle joue du Yann Tiersen au piano. Ses conversations sont un long monologue, où elle passe en revue tous les hommes de sa vie, de son chéri de l’école maternelle, jusqu’à l’homme marié qu’elle fréquentait en se disant « complètement satisfaite » de la relation.

Posté par canthilde à 11:40 - Fictions (ou presque) - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

tu devrais continuer à écrire des posts tels que celui-ci... Ca me plait beaucoup comem "style" : net, vif, précis ! une peinture photographique d'un etat de faits : tous différents, tous humains...

Posté par mymy marmotte, 19 novembre 2006 à 15:21

Exactement !

J'ai du l'écrire un jour où je suis tombée sur une analyse simpliste sur les "trentenaires célibataires", une de plus...

Posté par canthilde, 19 novembre 2006 à 18:45

J'avoue que je suis arrivé ici un peu par hasard (comme d'autres, d'après ce que j'ai pu comprendre...)
Je ne sais pas trop comment çà marche les blogs (c'est beau la fac ! on apprend quelques trucs, on les oublie à la sortie, et on ne sait toujours pas se servir d'un ordi), s'il faut se présenter quand on arrive, s'il faut dire bonjour, s'il faut écrire quelques mots ou écrire tout un roman...
Bref puisque c'est apparu devant moi (par je ne sais quel miracle), je me suis permi de lire quelques pages....
J'ai beaucoup aimé "en chantier" et "coup de vieux" (çà m'est arrivé y a pas très longtemps). Quant à l'analyse qualifiée de simpliste sur les trentenaires célibataires, je ne la trouve pas si simpliste que çà..
Voilà, tout çà pour dire que j'ai passé un bon moment en lisant ces lignes (sans faute d'orthographe, ce qui est assez rare de nos jours pour être signalé) ...
Je reviendrai (ne serait-ce que pour voir si j'ai eu droit à une réponse)
un trentenaire qui débarque

Posté par nico, 28 décembre 2006 à 20:12

Bienvenue, Nico. Ce blog n'a pas de fonctionnement particulier, on vient si on en a envie et, du moment qu'on reste poli, on est bien accueilli !
Quand tu dis que tu trouves l'analyse sur les trentenaires célibataires trop simpliste, tu parles de ma critique sur la façon d'aborder ce thème rebattu dans les médias ? J'avais écrit mon petit texte pour montrer que, quoi qu'on en dise, et malgré mon cercle de connaissances relativement restreint, le panel de situations concrètes était un peu plus étendu que la femme tiraillée par son horloge biologique / le nerd associal qui se repasse Albator en boucle.
Pour dire que je n'aime pas les généralités, même si j'en profère parfois, de façon très ironique.

Posté par canthilde, 29 décembre 2006 à 23:50

Effectivement, j'étais complètement passé à côté du sens de ton article. Je l'avais lu de façon sans doute un peu trop distraite. Quitte à paraître ridicule, j'admets que je n'y avais rien compris.. Après relecture, et reréflexion (difficile un jour comme aujourd'hui), je me range à ton analyse, précisant que j'ai toujours préféré goldorak à albator...
Ceci étant, je ne m'intéresse plus vraiment aux analyses qui sont faites sur les trentenaires célibataires. Mon célibat, je le vis (très bien d'ailleurs), sans trop me soucier de ce qu'un analyste ou pseudo analyste pourrait en penser. Ca me fait penser à un sketche de Fernand Reynaud (le cantonier) qui, s'adressant à son frère (philosophe), lui dit : "pendant que toi tu réfléchis à ce que je pense, moi, je dors"
sur ce je vais te souhaiter une très bonne année 2007, qui, selon certaines sources (très peu fiables, puisqu'il s'agit en l'occurence d'un ami à une heure très avancée de la nuit dernière), devrait être l'année de l'anisette. Ca ne vole pas haut mais çà me fait marrer..
je reviendrai te lire, ce qui devrait te permettre d'améliorer tes statistiques... Ton blog n'a rien à envier aux quelques autres que j'ai pu parcourir...
Par contre, je me ferai plus discret. Quand je vois la longueur de mon message, je me dis, même si je suis bien accueilli, qu'il ne faudrait pas abuser de ton hospitalité...
bonne année

Posté par nico, 01 janvier 2007 à 16:59

Ben je ne sais pas si ça vient de toi seul, mais mes stats ont effectivement explosé ! Je soupçonne le père Noël d'y être pour quelque chose. ;-)

Posté par canthilde, 02 janvier 2007 à 20:44

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=50885&pid=2309269

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :